A l’occasion de la paracha « Vayéra », nous avions évoqué l’ambiguïté délibérée avec laquelle notre tradition nous a semblé aborder la figure emblématique d’Ichmaël. Nous voudrions cette fois-ci, alors que nous lisons les premiers versets décrivant la personnalité d’Essav, nous arrêter sur un paradoxe qui, à notre avis, définit au mieux l’une des facettes de la personnalité du frère jumeau de notre ancêtre Yaakov.

Et pour cause : car alors qu’on se serait attendu à ce qu’Essav soit définitivement condamné à être exclu de l’héritage que nous ont laissé nos ancêtres – les Avot, Avraham, Its’hak et Yaakov –, on trouve cependant un passage des « Pirké déRabbi Eliézer » pour le moins étonnant qui nous révèle au contraire que non seulement Essav trouva une place dans la grotte de Makhpéla (le tombeau des Patriarches), mais aussi, de manière encore plus radicale, que c’est précisément sa tête qui y est inhumée ! Or, comme l’écrit Ramban dans son commentaire de la paracha « Balak » (Bamidbar, 24, 24), l’empire d’Edom – l’héritier d’Essav – qui inaugure le 4è et dernier exil d’Israël est lui-même descendant de Yavan, à savoir la Grèce (le 3è empire), comme il est dit : « L’Italie de Yavan » (Traité talmudique Méguila, page 6/b). Ce qui signifie en d’autres termes que la puissance nihiliste qui caractérise l’empire de Rome trouve son origine dans la nature même du savoir inauguré par la philosophie grecque – sa tête ! A propos de laquelle il faut rappeler que parce qu’elle prétendit que l’homme, se suffisant à lui même, est capable de tout produire à partir de ses propres catégories de pensée, elle institua ainsi une séparation radicale au sein même de l’unité de l’Etre et provoqua, par voie de conséquence, l’isolement métaphysique de l’être humain désormais lui-même indifférent à toute possibilité d’un surgissement de la Révélation au coeur de son existence…

A nouveau sur ‘Houchim ben Dan…

Voilà en effet ce que l’on peut lire dans les « Pirké déRabbi Eliézer » : « Quand les enfants d’Israël arrivèrent à la grotte de Makhpéla pour y enterrer Yaakov Avinou, Essav qui avait fait le voyage depuis le mont Séïr se présenta à eux pour engager une dispute et leur déclara : ‘La grotte de Makhpéla m’appartient !»’. Que fit Yossef ? Il dépêcha Naftali [parce qu’il était le coursier le plus rapide des enfants de Yaakov-Ndlr] pour qu’il fouille dans les amulettes et qu’il descende en Egypte afin d’en ramener le contrat éternel qui se trouvait en possession des enfants d’Israël. C’est pour cette raison qu’il est dit : ‘Naftali est une biche expéditive’, (Béréchit, 50, 21). Pendant ce temps, se tenait là aussi ‘Houchim, le fils de Dan. Il était malentendant et bègue [pagoum béOzno oubéLéchono]. Il demanda : ‘Pourquoi nous arrêtons-nous ici ?’. Lui montrant alors du doigt Essav, on lui répondit : ‘C’est à cause de cet homme-là qui nous empêche d’enterrer notre père, Yaakov !? ‘. Aussitôt, ‘Houchim ben Dan libéra son épée de son fourreau et lui coupa la tête. Celleci entra dans la grotte de Makhpéla, tandis que son corps fut envoyé dans la terre de son patrimoine, vers le mont Séïr. Que fit alors Its’hak ? Il attrapa la tête d’Essav et se mit en prière devant le Saint Béni soit-Il en déclarant : « Maître du monde, ‘puisse-tu traiter ce scélérat avec bienveillance’ [Isaïe, 26, 10]’, lui qui ne daigna pas étudier les commandements de la Torah, comme il est dit : ‘Il n’apprend pas, lui, la justice’ (idem.) ; lui qui parle avec mépris de la terre d’Israël et de la grotte de Makhpéla, comme il est écrit : ‘Au pays de la droiture, il poursuit ses méfaits’ (idem) ». L’esprit de prophétie revint alors à Its’hak et il lui fut révélé : De mon vivant, il ne verra pas la vengeance de l’Eternel, comme il est dit : ‘Il ne verra pas la grandeur de l’Eternel’ (idem) », (Chapitre 39). Ce texte appelle évidemment plusieurs remarques. Il convient tout d’abord de noter que lorsqu’Essav se dit être le détenteur d’un titre de propriété sur la grotte de Makhpéla, son intention profonde est de prétendre disposer lui-aussi d’une part dans ce lieu sacré. Nos Sages expliquent en effet que si le caveau des Patriarches est appelé « Méarat haMakhpéla » (le terme « MakhPéLa » venant de la racine « KéFeL » qui désigne littéralement ce qui est double, en miroir), c’est précisément parce que n’y sont enterrés que les couples qui ont su vivre leur existence d’ici-bas conformément à la valeur que la vie doit effectivement recouvrir dans le monde de la vérité, le olam haEmet. Or, le texte est formel : seule la tête d’Essav peut mériter de pénétrer dans ce lieu qui est le miroir entre ce monde-ci (olam haZé) – celui de l’effort -, et le monde qui vient (olam haBa), celui de la récompense. D’où la prière d’Its’hak qui intervient auprès du Saint Béni soit-Il afin qu’il soit pardonné à cette « tête » de n’avoir pas étudié la Torah, c’est-à-dire de n’avoir pas consacré sa pensée à l’exercice de sa plus profonde authenticité. Or, le jugement divin est ici sans équivoque : bien qu’à cause de son attitude ici-bas, la tête d’Essav n’aurait pas dû accéder à cette éternité à laquelle elle aspire au jour des funérailles de Yaakov Avinou, malgré tout elle « ne verra pas la vengeance de l’Eternel » et résidera aux côtés des quatre grands couples, piliers du monde. Mais pour mieux comprendre cet étonnant « sauvetage » d’Essav, il conviendrait que nous comprenions plus en profondeur le sens de cette décapitation que réalise précisément ‘Houchim ben Dan. Bien que nous n’ayons pas cette prétention… qu’il nous soit toutefois permis de faire la constatation suivante : « ‘Houchim » est un nom qui signifie littéralement « les sens » et qui, lorsqu’il est utilisé par nos maîtres, désigne plus particulièrement les cinq organes des sens : la vue, l’ouïe, l’odorat, le goût et le toucher. Si donc nous lisons correctement cette Aggada, dire ainsi que celui qui sépare la tête du corps d’Essav – inscrivant la première dans l’éternité du Caveau des Patriarches et reléguant le second à la poussière du mont Séïr – se nomme bel et bien « ‘Houchim », c’est affirmer en substance que les sens constituent le point nodal par lequel Essav laisse se défaire sa propre cohésion existentielle pour libérer ce qui, en lui, était pour ainsi dire prisonnier de son propre corps. Les sens ne sont-ils pas en effet ces organes qui assurent le va-et-vient entre le corps et l’âme ? Et ce qui caractérise Essav n’est-ce pas précisément ce refus d’opérer sur sa propre personne une profonde et véritable amélioration de ses traits de caractère (tikoun haMidot) ? Et ce, en vertu de cette décision qui fut la sienne de préférer vivre son existence sous la forme d’une irrémédiable dualité – prétexte aux pires démissions devant sa responsabilité d’homme – lorsqu’il affirme que son être même est composé d’une part d’une dimension animale irréductible et aussi d’une dimension humaine d’autre part spirituelle dont la tâche serait de « maîtriser » la première ? Ainsi, l’on ne s’étonnera pas de voir ‘Houchim le frapper précisément au cou (Yalkout Chimoni, Psaumes, 58, 776). Là justement où la pensée et le corps se rejoignent, signe de l’unité indéfectible de la nature humaine et de sa responsabilité de se gouverner soi-même dans toutes les dimensions qui la composent, non pas de l’extérieur comme si elles lui étaient étrangères, mais bien de l’intérieur, comme autant de dévoilements de son harmonie première. Par ailleurs, notre tradition a estimé nécessaire de rappeler que ‘Houchim était le fils de Dan. Comme si nous devions, grâce à ce détail, être en mesure de mettre en lumière un aspect supplémentaire de cette décapitation. En effet, comme cela est enseigné dans le Livre de Bamidbar, l’ordre de déplacement des tribus dans le désert dispose la tribu de Dan, accompagnée de celles d’Acher et de Naftali, en fin de course, c’est-à-dire à l’extrême ouest. Ainsi en est-il des mois de l’année qui forment le cycle du temps de la Création : le dernier des mois, Adar, est justement affilié – dans la version que détenait le Gaon de Vilna du « Séfer Yétsira » (Chapitre 5, Michna 1) – à la tribu de Naftali, la troisième tribu qui, précisément appartient au groupe voyageant sous le drapeau de Dan. Mois de la « fin des temps », il correspond aussi – dans les 12 lettres hébraïques simples – à la lettre « kof », et dans les 12 attitudes fondamentales de l’homme… au rire (ts’hok). A ce rire que l’on retrouve dans les deux autres versions de cette Aggada (telle qu’on peut la lire dans le Traité talmudique Sota, page 13/a, ainsi que dans le Yalkout Chimoni précité) quand il est dit qu’après que ‘Houchim ben Dan frappa Essav, les yeux (ou les oreilles, selon les versions) de ce dernier tombèrent sur le lit où reposait Yaakov, lequel ouvrit alors les yeux et sourit, comme il est dit : « Le juste se réjouira quand il verra les représailles ; il baignera ses pas dans le sang des méchants », (Psaumes, 58, 11)…

« ‘Hokhma baGoyim »

La question reste malgré tout posée de savoir le sens que nous devons donner à cette irruption de la tête d’Essav dans le Caveau des Patriarches ! D’autant qu’une telle interrogation n’engage pas seulement des considérations exégétiques, mais plus profondément la place que nous devons donner à l’intellection du monde inaugurée par l’empire de la raison (la Grèce comme ancêtre de Rome). Puisqu’à première vue – alors que celle-ci s’est refusé à dire le sens métaphysique inscrit dans la Création en lui substituant la désignation rationnelle du monde à travers sa réécriture dans un langage autonome libéré de cette responsabilité incombant pourtant à l’être humain d’y dévoiler la Présence divine –, nous ne saisissons pas très bien ce que l’intellect des nations, symbolisé ici par cette « tête », vient faire dans ce lieu hautement saint que constitue la grotte de Makhpéla… Or, à propos du verset « Les rois et les princes des nations ne possèdent pas la Torah », (Lamentations, 2, 9), un Midrach enseigne : « Si l’on vient te dire que les nations détiennent le savoir (‘hokhma), tu peux le croire, comme il est dit : ‘Je ferai disparaître les sages d’Edom et la connaissance du mont d’Essav’, (Ovadia, 8). Mais si l’on te dit que la Torah est présente parmi les nations, n’y crois pas, comme il est écrit : ‘Les rois et les princes des nations ne possèdent pas la Torah’, (ibid) », (Eikha Rabba, 2, 13). En effet, nombreux sont les maîtres de notre tradition qui ont pris très au sérieux les enseignements de ce savoir propre aux nations (‘hokhma baGoyim) ! Pour n’en citer qu’un, rappelons ce que le Rambam écrit dans son introduction au commentaire qu’il rédigea sur les « Pirké Avot », le fameux « Chemoné Prakim » (le « Traité des Huit Chapitres ») : « Les sujets dont nous nous entretiendrons dans ces chapitres ainsi que dans leur commentaire, je ne les ai en rien forgés de toutes pièces, ni même imaginés. Au contraire, je les ai tous extraits des paroles de nos Sages, des Midrachot, du Talmud ou d’autres ouvrages ; de certaines doctrines philosophiques, aussi bien anciennes que modernes, ainsi que d’ouvrages d’un grand nombre d’auteurs. Dans tous les cas, sache accepter la vérité de quiconque l’a énoncée ». Puisque, comme il l’indique aussi dans son « Guide des égarés », (2, 15) : « Tout ce qui est établi de manière certaine [Bé- Mofèt], il est inutile de chercher à le confirmer par aucune autre sorte de conviction ou certitude, en convoquant tous les sages à ce sujet ; et rien ne servirait non plus de le réfuter, ni de chercher à le minimiser en invoquant contre cela l’opposition de tous les habitants de la terre ». Pour le dire en d’autres termes, si la « tête » d’Essav peut effectivement trouver une place dans le Caveau des patriarches, c’est précisément parce que le savoir dont elle est porteuse – quand celuici est authentique, c’est-à-dire quand il est le résultat d’un profond et véritable travail sur soi permettant à l’homme en quête de la connaissance de se débarrasser des influences extérieures, des attraits de ce monde et de ses passions ! – ne devrait pas contredire la vérité sinaïtique. A cet égard, on pourrait ajouter que, précisément, « on mesure chez un Juif son intelligence des enseignements des maîtres de la tradition d’Israël à ceci qu’il ne craint rien qui puisse venir du travail de l’intellect, qu’il ne craint rien qui mérite le nom de ‘savoir’, qui mérite le nom de pensée. Le savoir ne détruit le lieu d’étude juive, la maison d’étude, que lorsque celleci est déjà égarée, fossilisée, déracinée de l’arbre de vie (…). Et nul besoin d’aller chercher bien loin : si l’étude juive est inintelligente, ignorante, obscure, alors le moindre savoir la détruit, qu’il s’agisse de géométrie, de révolution, ou bien d’archéologie, de critique biblique ou d’astronomie – sauf à se barricader dans l’ignorance tout en appelant à son chevet, au moindre rhume, la science de son temps. Mais l’étude véritable, elle, est indestructible et vit de sa vie propre », (Ivan Segré, « Qu’appelle- t-on penser Auschwitz ? », page 198).

Par Yehuda Rück, avec l’accord exceptionnel d’Hamodia-Edition Française