Des actions décrites dans un ordre précis, l’enchâssement de deux versets. Grâce à des détails qui peuvent passer inaperçus, on découvre cette semaine la passion des Juifs pour leur mission?

Après le recensement du peuple d’Israël et les ordres divins concernant la structure du campement dans le désert au début de Bamidbar, la Paracha de Behaalote’ha nous raconte des événements qui se sont produits pendant cette période.
Nos maîtres (cf. Rachi et Na’hmanide, Nombres 9 ; 1) font remarquer que ces événements ne sont pas toujours cités d’après l’ordre chronologique.

Le Sforno, lui, voit dans l’ordre que la Thora a choisi pour décrire ces événements un sens très précis (Nombres 9 ;1)

Vu l’importance de ce commentaire, nous le citons in extenso.
« La Thora commence par le recensement des hommes aptes au service, suivi de la structuration du camp et des bannières, pour ensuite fixer le rôle de ceux qui vont transporter le Tabernacle.
Entrée immédiate
Nous trouvons ensuite l’ordre divin d’éloigner les personnes impures du camp, ainsi que la Paracha de « la femme sota », la femme infidèle. Tout cela va permettre l’accomplissement du but final : « ton camp sera saint » et c’est ainsi que la « che’hina », la présence divine, pourra résider parmi le peuple juif.
La Thora cite ensuite quatre des actions effectuées par le peuple d’Israël, et mentionne le mérite que ces actes auraient dû permettre : l’entrée immédiate en Terre de Canaan, sans guerre de conquête.
C’est d’ailleurs ce que Moïse dit à Jéthro, que la Thora appelle par son deuxième nom.
« Moïse dit à Hobab, fils de Reouel le Midianite, beau-père de Moïse :
Nous partons pour la contrée dont l’Eternel a dit : C’est celle que Je vous donne» (Nombres 10-29) pour préciser ensuite :
« Or, lorsque l’arche partait, Moïse disait : « lève-toi, Eternel ! Afin que Tes ennemis soient dispersés et que Tes adversaires fuient de devant Ta face »
(Nombres 10-35)
Le Sforno, ad hoc, explique que ce verset exprime le plan divin initial qui prévoyait la fuite de toutes les peuplades de Canaan devant l’arche sainte et la communauté d’Israël, et cela sans aucune résistance.
Ce plan merveilleux va être bouleversé après la faute des « Meraglim », les Explorateurs envoyés par Moïse, qui vont médire sur la terre promise, décourageant le peuple d’Israël, leur faisant croire que la conquête de la terre de Canaan n’est pas à leur portée.
Le Sforno énumère ensuite les quatre actions qui auraient dû permettre l’entrée en terre de Canaan :

1) L’inauguration de l’Autel par les offrandes des Princes

2) L’empressement du peuple d’Israël à consacrer les Lévites au service divin

3) L’empressement du peuple à accomplir l’ordre divin du sacrifice pascal

4) La disposition du peuple à suivre Hachem selon les déplacements de la nuée dans le désert, malgré les désagréments que cela pouvait causer : un déplacement de plusieurs millions de personnes de façon inopinée, l’irrégularité de ces déplacements, et l’impossibilité de prévoir à l’avance quand ils auraient lieu.

D’après lui, l’ordre des événements tel qu’il est cité par la Thora s’explique par l’importance et la valeur respective de chaque action. C’est la raison pour laquelle l’ordre chronologique proprement dit n’est pas respecté.

Nous allons essayer de dégager le sens véritable du troisième mérite cité par le Sforno, celui du zèle à accomplir l’ordre divin du sacrifice pascal.
Force majeure
En réalité, ce mérite semble peu important lorsqu’il est comparé aux efforts que le peuple d’Israël devait fournir dans les trois autres actions.
Qu’y a-t-il de particulier dans l’accomplissement de cet ordre, qui puisse le hausser à un tel niveau ?
En effet, ce mérite est situé avant celui d’avoir suivi la nuée sans hésitations, alors même que cela entraînait des désagréments, action qui a précédé dans le temps celle du sacrifice pascal.
D’après le principe du Sforno, cela signifie que la valeur de ce mérite dépasse celle du suivant.
Comment comprendre cette idée qui paraît a priori étonnante ?
En réalité, une étude approfondie des textes va nous faire découvrir une nouvelle dimension de la volonté des Juifs.
L’accomplissement de l’ordre divin concernant l’agneau pascal est suivi par un texte étonnant :
« Or, il y eut des hommes qui se trouvaient souillés par des cadavres humains, et qui ne purent faire la Pâque ce jour-là. Ils se présentèrent devant Moïse et devant Aharon, ce même jour. Et ces hommes lui dirent : Nous sommes souillés par des cadavres humains, mais serons nous privés d’offrir le sacrifice du Seigneur en son temps, seuls entre les enfants d’Israël . Moïse leur répondit : Attendez que j’apprenne ce que l’Eternel statuera à votre égard’. »
C’est alors que D. va leur dévoiler la possibilité pour celui qui était impur ou se trouvait sur une route éloignée le 14 Nissan (jour de Pessa’h), d’offrir le sacrifice pascal le 14 Iyar. C’est ce qu’on appelle « Pessa’h Cheni »
A priori, la revendication de ces hommes est incompréhensible. D’après nos maîtres, ces hommes étaient ceux qui transportaient le cercueil de Joseph et étaient donc en situation de force majeure absolue.

Des hommes purs

Ils étaient occupés à accomplir une autre mitsva et étaient donc exemptés de celle de l’agneau pascal, qu’ils ne pouvaient accomplir vu leur état d’impureté :
Par exemple, un malade qui n’a pas pu manger de la matsa le soir du séder aurait-il l’idée de venir réclamer une deuxième occasion pour accomplir cette mitsva ?
Plus encore, nos maîtres rapportent un long débat hala’hique entre ces hommes et Moïse.
Ils soutiennent leur position alors qu’ils sont pourtant exemptés de cette mitsva, vu leur situation.
Le Sifri conclut leur discussion par une phrase : « Ces hommes étaient purs et attentifs aux mitsvoth »
Une nouvelle dimension se dévoile ici au sein d’Israël. Une soif intarissable de mitsvoth , dont l’origine est l’appréciation véritable de la valeur de chaque accomplissement de l’ordre divin.
Celui qui comprend véritablement l’enjeu d’une mitsva , et dont l’âme est pure, ne peut supporter l’idée de ne pas avoir pu accomplir un ordre même pour des raisons tout à fait valables.
C’est cet état d’esprit qui prévalait au sein d’Israël et c’est lui qui est considéré par le Sforno comme l’un des mérites-clefs qui devaient permettre leur entrée en terre d’Israël directement.
C’est d’ailleurs ce qui a fait mériter à ces hommes d’être ceux qui ont permis de dévoiler une nouvelle mitsva de la Thora, celle de Pessa’h chéni .

Comme un enfant qui sort de l’école

La deuxième partie de la paracha nous présente deux des premières défaillances du peuple d’Israël. Et c’est aussi dans la perspective de nos Maîtres que nous pouvons comprendre l’extrême sévérité avec laquelle la Thora considère ces erreurs.
La première défaillance est dévoilée par nos Maîtres dans le Talmud (Chabbath 116) : « Et ils quittèrent le Mont de l’Eternel » (Nombres 10-22)
Rabbi ?Hanna fils de Rabbi ?Hanina dit qu’ils se sont écartés de D.ieu. Cela est précisé par le Midrach, cité par les Tossafoth (ad hoc)
« Ils fuirent l’Eternel, trois jours de chemin, comme un enfant qui sort de l’école en courant, heureux d’être débarrassé du fardeau de l’étude. »
La deuxième défaillance est celle des des Miteonenim , ceux qui se sont plaints (Nombre 11-1)

Le Talmud ajoute que les deux versets : « Or, lorsque l’arche partait, Moïse disait : « lève-toi, Eternel ! Afin que Tes ennemis soient dispersés et que Tes adversaires fuient de devant Ta face ! Et lorsqu’elle faisait halte, ils disaient : ?Reviens siéger, Eternel, parmi les myriades des familles d’Israël’. » (Nombres 10-35 ; 36), qui sont entourés de deux lettres de Noun, la deuxième écrite à l’envers, ne sont pas inscrits à leur place.

Ces deux noun viennent exprimer un genre de crochet.
Ces versets ont en fait été intercalés au milieu de cette Paracha pour marquer une interruption entre ces deux défaillances, passibles de châtiment, pour séparer une faute de l’autre.
A nouveau, une lecture superficielle de ces textes nous laisse perplexes.
Quels sont les griefs si graves que l’on reproche au peuple d’Israël ?
Et en quoi le fait d’intercaler un passage d’une autre paracha va arranger les choses ?
Plus encore que la première défaillance, la deuxième citée paraît incompréhensible et le châtiment sans proportion :
« Le peuple affecta de se plaindre amèrement aux oreilles du Seigneur. D.ieu l’entendit et Sa colère s’enflamma, le feu de l’Eternel sévit parmi eux, et déjà il dévorait les dernières lignes du camp » (Nombres 11-1)

De quelle plainte s’agit-il ?

Rachi précise que certains cherchaient un prétexte pour se séparer de D.ieu, afin qu’il entende ce prétexte, alila , et que cela L’irrite.
Le peuple se dit : « Malheur à nous, combien nous sommes-nous fatigués sur ce chemin, sans pouvoir nous reposer pendant trois jours de la fatigue de la marche »
Qu’est-ce qui nous fait croire que telle était leur intention ?
Plus encore, le mot alila est en général employé pour exprimer une accusation sans aucun fondement qui cache une animosité profonde.
L’accusation des chrétiens que les Juifs utilisaient du sang chrétien pour la confection de la matsa est appelée dans les textes alilath dam .
Imaginons, comme nous le fait remarquer Rabbi Yerou’ham de Mir, un étudiant qui quitte son pays pour aller étudier la Thora à l’étranger ; à l’arrivée d’un long et pénible voyage, il raconte à ses amis à quel point ce trajet était éprouvant.
Est-ce que nous le considérons comme un homme cherchant un prétexte pour fuir D.ieu et susciter son courroux ?

La même difficulté concerne l’accusation : ils fuirent D.ieu comme un enfant qui sort de l’école. Ont-ils quitté le Mont Sinaï de leur propre initiative ? Les versets sont clairs : c’est sur l’ordre formel de Moïse qu’ils l’ont fait.

Sensation de déchirement
C’est que la Thora nous dévoile ici un élément nouveau. Après la révélation sinaïtique et la proximité divine durant près de douze mois, leurs plus profonds sentiments au moment de quitter la Montagne de l’Eternel auraient dû être une sensation de déchirement.
Le sentiment même le plus subtil de soulagement est vu par nos Maîtres comme une fuite.
Le même raisonnement s’applique pour les plaintes concernant la difficulté de la route. Car on le comprend, celui à qui l’on a promis une mine d’or ne ressent pas la sensation de la fatigue.

Pouvoir seulement exprimer un soupir sur la difficulté du chemin signifie que le Peuple d’Israël a failli dans son appréciation véritable de la proximité divine et de l’envergure extraordinaire de leur prochaine entrée en Terre sainte.

Après la Révélation, ce soupir est déjà considéré comme une faute très grave qui cache une mauvaise appréciation de ce que D.ieu va leur accorder : c’est aussi une alila .
La signification du verset enchâssé au milieu de la Paracha est la suivante : la miséricorde divine a voulu considérer ces deux fautes comme des incidents distincts qui ne sont pas en rapport l’un avec l’autre.
L’accusation aurait été beaucoup plus grave si le lien avait été fait entre les deux. Cela aurait pu être considéré comme une ligne de conduite fixe, et aurait gravement entravé le plan divin qui destinait le peuple d’Israël à entrer directement en Erets Israël, même avant la faute des explorateurs.

Si la Thora a cru nécessaire de nous dévoiler ces enseignements, c’est que même à notre niveau, on doit se faire un devoir de ressentir profondément l’accomplissement des mitsvoth et le joug de la Thora, comme l’on fait ceux qui vinrent réclamer à Moïse la possibilité d’offrir le sacrifice pascal. Etre toujours à l’opposé de celui qui quitte les lieux du service divin comme un enfant qui sort de l’école précipitamment, heureux d’être enfin débarrassé du joug de l’étude. Grâce à cette Paracha, nous prenons mieux la mesure de la lettre et de l’esprit.

Quand tu feras monter [tu allumeras] les lumières vers le vis-à-vis de la face de la Menora. (8, 2)Pourquoi le chapitre relatif à la Menora suit-il directement la description des offrandes apportées par les phylarques lors de l’inauguration du Tabernacle ,Rachi répond, citant le Midrach : « Aharon, ayant assisté à l’inauguration par les princes, a été affligé de n’avoir pas été alors avec eux, ni lui, ni sa tribu. Le Saint béni soit-Il lui a dit : « Par ta vie ! Ta part est plus grande que la leur, car c’est toi qui allumeras et entretiendras les lumières !’ »
Pourquoi Aharon a-t-il été ainsi affecté . Sa dignité n’était-elle pas considérablement supérieure à celle des phylarques .N’était-ce pas lui qui avait été choisi comme « grand prêtre », pour accomplir le service dans le Sanctuaire, et le seul autorisé à s’introduire dans le Saint des saints ? En quoi le fait de n’avoir pas apporté d’offrande inaugurale était-il pour lui une cause de souffrance ?
Rav Ye’hezqel Levinstein, le Machguia’h de Ponevezh, nous livre l’explication suivante Nos Sages affirment (Berakhoth 40a) : « Ce qui est plein peut contenir, mais ce qui est vide ne contient pas. » Plus un homme est plein et foisonnant de mitswoth, plus il s’est élevé, plus également il s’emplit du sentiment qu’il est imparfait et est en manque spirituel, et plus se renforce en lui la volonté d’acquérir encore des points positifs ? comme il est écrit Qohéleth (6, 5) : « Et l’âme ne sera pas remplie ». Par nature, elle ne sera jamais comblée, ni satisfaite.
Le Talmud affirme de surcroît : « Les Sages ne connaissent pas de repos  Rachi : [Occupés qu’ils sont à se rendre] d’une yechiva à une autre, d’une étude à la suivante?? ? ni en ce monde, ni dans celui à Venir, ainsi qu’il est écrit (Tehilim 84, 8) : Ils marchent de succès en succès » L’homme ne séjourne pas ici-bas pour connaître la satiété et le repos. Plus son âme se remplit , plus elle ressent douloureusement le moindre vide et cherche à le combler.
En revanche, l’être frivole et vide se sent « repu », précisément lui, et n’éprouve aucun besoin de combler ce qui lui fait défaut. Son âme a beau être « vacante », il ne se fatiguera pas pour autant à s’affairer à des actes édifiants et aux mitswoth. Il a même plutôt tendance à les mépriser. Pire encore : si l’occasion se présente d’accomplir une mitswa qu’il pourrait réaliser facilement, il la repousse dédaigneusement en invoquant maints prétextes.
Aharon avait acquis des qualités sublimes et s’était hissé à un niveau spirituel extraordinaire, ce qui lui avait valu d’être désigné pour exercer la grande prêtrise. Mais il n’était pas pour autant satisfait de sa personne. Bien au contraire, il ne l’a jamais été ! Car celui qui aspire à l’intégrité est toujours en quête de mieux-faire et de nouvelles acquisitions spirituelles. Voilà pourquoi Aharon a été profondément affligé par le fait que ni lui ni sa tribu n’avaient été avec les phylarques, quand ceux-ci avaient apporté leurs offrandes inaugurales. Il en a été si attristé que le Saint béni soit-Il l’a consolé : « Ta mission est plus grande que la leur ! » Tu es destiné à un honneur plus important, puisque tu allumeras et entretiendras les lampes de la Menora !

Quand tu feras monter [tu allumeras] les lumières, vers le vis-à-vis de la face de la Menora éclaireront les sept lumières. (8, 2)

Nous lisons dans le Midrach (Bamidbar Rabba 15, 6) : « Les sacrifices sont offerts aussi longtemps que le Temple est en place. Mais les lumières, à jamais elles éclaireront vers le vis-à-vis de la face de la Menora. »
Le Sefath Emeth nous explique cet enseignement à la lumière d’un passage talmudique (Chabbath 10a) : Rava remarqua un jour que Rav Hamnona prenait beaucoup de temps pour sa prière. Or, à ses yeux, la mitswa de l’étude était si primordiale qu’il fallait veiller à ne pas consacrer trop de temps aux autres activités, y compris la prière. Il déclara alors : « En voici qui s’occupent de ce qui est passager [la tefila, en l’occurrence], au détriment de ce qui est éternel [l’étude de la Tora] ! »
Les sacrifices avaient cours uniquement quand le Temple était en place. Depuis la destruction de celui-ci, nous les remplaçons par la prière qui, de ce fait, est qualifiée de « passagère ».
En contraste, la Menora, par la lumière qu’elle diffuse, symbolise la Tora , « car la mitswa est un flambeau, et la Tora est lumière » (Michlei 6, 23) , que nous avons reçue pour l’éternité, et que nous conservons, même sans Beith Miqdach. Car, selon l’affirmation du Midrach, « les lumières éclaireront à jamais?»