Les anges, « qui montaient et descendaient de l’échelle » dans le rêve de Yaacov, évoquent généralement, dans les différents commentaires, cette porte qui relie le Ciel à la Terre. Mais dans l’interprétation qu’en donne le « Ktav Sofer », c’est plus particulièrement « l’échelle » qui est mise en relief.

Dans le Traité ‘Houlin (page 91/b), le Talmud donne à ces « montées et descentes » des anges une interprétation indéniablement cabalistique : « Ils montaient et regardaient le ‘visage’ d’En-Haut, et ils descendaient et le comparaient au visage d’en bas ». Or le visage d’En-Haut, nous révèle Rachi, est celui gravé sur le Trône divin décrit dans la fameuse vision du prophète Ezéchiel (au chapitre 1).

« Ces anges, poursuit le Talmud, voulurent mettre Yaacov en péril. Aussitôt, ‘D.ieu se tint au sommet’. Rabbi Chimon ben Lakich déclare : ‘Si le verset ne le disait explicitement, il aurait été impossible de prononcer ces mots : ‘[D.ieu fut pour Yaacov] comme un père qui fait de l’air à son fils’… ».

En dépit de leur aspect manifestement impénétrable, le Ktav Sofer propose de concevoir ces interprétations par une approche nettement plus à notre portée.

Au jour de sa naissance, explique– t-il, l’être humain n’est pour ainsi dire que « matière », sa nature dépassant à peine celle des animaux. Aussi ne parvient-il à s’extraire de cette condition fort limitée que par ses actions ainsi que par la force de sa volonté qui le purifient et le propulsent vers des dimensions nettement plus élevées. Si bien qu’en fin de compte, l’être humain est à même d’atteindre des niveaux incommensurables dépassant de loin ceux des anges célestes !

C’est en ce sens que Rachi explique le verset « On demandera alors à Yaacov : ‘Que fait D.ieu’ ? » la Torah déclarant ici qu’un jour futur, les anges viendront à questionner le peuple d’Israël sur les actes mêmes du Saint béni soit-Il…

Ce profond fossé séparant la nature des hommes de celle des anges tient au fait que ces derniers sont totalement dépourvus de la faculté du « libre-arbitre ». Et c’est à la mesure de cette disposition tout à fait exceptionnelle que l’être humain est à même de pouvoir surmonter la matière qui est en lui et toutes ses tentations !

Dans le rêve de Yaacov, lorsque les anges montèrent « en haut de l’échelle », ils virent le ‘visage’ gravé sur le Trône céleste, et en en redescendant, ils s’aperçurent que ce même visage était celui de cet homme endormi au pied de l’échelle…

Constatant que le visage de cet être constitué de matière ordinaire était précisément celui même gravé au plus haut niveau des Sphères célestes, poursuit encore le Ktav Sofer, ils réalisèrent que, par sa faculté du libre-arbitre, l’homme est à même de les surpasser, et c’est pourquoi leur coeur s’emplit de jalousie… Animés de ce sentiment, ils tentèrent alors de le faire céder à la tentation pour l’empêcher de s’élever au-dessus d’eux. Or le Saint béni soit-Il intervint alors et « le protégea comme un père qui protège son enfant » !

Par cette explication si profonde, le Ktav Sofer met en exergue l’essence même de l’être humain : si les anges « comparaient » le Yaacov d’En-Haut avec celui d’en bas, Yaacov devait quant à lui certainement s’assimiler à l’échelle elle-même ! La force de l’homme résidant dans cette aptitude même à s’élever sans cesse depuis sa condition originelle primaire, il se révèle lui-même comme étant en quelque sorte cette échelle que gravissent et descendent les anges célestes : sa vie se déclare comme une succession de marches ininterrompues traçant le parcours d’une longue et ample trajectoire spirituelle.

Condamné à ce « mouvement perpétuel » en forme de marche sur l’échelle de la vie, l’homme en devient cette création si particulière, apte à surpasser de loin les êtres les plus purs de la Création !

Y. BENDENNOUNE, Hamodia