Dans notre paracha, Eliézer, délégué par Avraham, part en quête d’une épouse pour le fils de son maître, Its’hak.
Sur les ordres du patriarche, il se rend à ‘Haran et, arrivé sur place, il formule une émouvante prière, dans laquelle il implore D.ieu d’intervenir pour lui montrer par un signe manifeste qui sera la prochaine matriarche :

« Eternel, D.ieu de mon maître Avraham, daigne me procurer aujourd’hui une rencontre (…) Que la jeune fille qui me répondra : ‘Bois, puis je ferai aussi boire tes chameaux’, puisses-Tu l’avoir destinée à ton serviteur Its’hak » (Béréchit 24, 12-14).

Sur ces entrefaites, Rivka arrive près de la source d’eau, répond à tous les critères énoncés par Eliézer, et se voit sur-le-champ offrir une boucle en or et des bracelets. Après quoi il lui demande son nom et ses origines, lesquelles se confirment être effectivement de la lignée du patriarche.
Cette chronologie, fidèle à celle des versets, force l’étonnement : certes, Rivka semble remplie de bienveillance, vertu ô combien chérie dans la demeure d’Avraham, et mérite certainement de devenir l’épouse d’Its’hak. Cependant, n’oublions pas que juste avant son départ pour ‘Haran, Eliézer s’était vu enjoindre par son maître : « Je t’adjure par l’Eternel, de ne pas choisir pour épouse à mon fils parmi les filles Cananéens (…) va dans mon pays chercher une épouse à mon fils Its’hak » (ibid. 24, 3). La condition première et ultime que devait remplir la jeune fille était ainsi d’appartenir à la lignée d’Avraham.
Or d’après ce récit, il apparaît qu’Eliézer inversa les pôles, et décida d’offrir les bijoux à Rivka avant même d’avoir pu déterminer ses origines ! (Voir à ce sujet le Ramban ad loc. et les Tossefot ‘Houlin page 95/b, selon qui il convient d’admettre, en vertu de cette question, que dans ce contexte, le verset n’est pas fidèle à la chronologie des événements).

La chose émanait de D.ieu

Le récit de notre paracha renferme un principe fondamental relatif à l’union des futurs époux. Le Talmud (Moed Katan 18/b) rapporte l’enseignement suivant : « De la Torah, des livres des Prophètes et des Hagiographes, nous pouvons apprendre que c’est D.ieu Qui décide à quel homme chaque femme est destinée. De la Torah où il est dit : ‘Lavan et Béthouel répondirent en disant : La chose émane de D.ieu Lui-même !’ (Béréchit 24, 50). Des prophètes où l’on peut lire [concernant Chimchon qui partit prendre une épouse parmi les filles de Philistins] : ‘Mais son père et sa mère ignoraient que la chose émanait de D.ieu’ (Juges 14, 4). Et des Hagiographes où il est écrit : ‘Maison et fortune sont un héritage des parents, mais la femme perspicace est un don de D.ieu’ (Proverbes 19, 14) ».
Nous savons bien que dans ce bas monde, rien ne se passe sans que D.ieu ne l’ait décidé. Malgré l’illusion des apparences, « nul ne se cogne le doigt ici-bas sans que cela ait été décidé dans les Cieux » (‘Houlin 7/b). Par conséquent, pourquoi ce passage talmudique met-il l’accent spécialement sur le domaine matrimonial ? La Providence n’intervient-elle pas à tous les niveaux de notre existence ?
Ceci met en évidence le fait que pour la formation des couples, l’intervention divine revêt une forme nettement plus précise et sensible. A cet égard, on peut lire dans un autre texte : « Il est aussi difficile de réunir [des futurs conjoints] que de fendre les eaux de la mer Rouge ! » (Sota 2/a). Or serait-ce à dire que le Saint béni soit-Il éprouverait des « difficultés » à accomplir Ses prodiges ? Evidemment non !
Cela signifie plutôt que pour la réunion d’un couple, D.ieu doit Se manifester dans le monde dans une mesure non moindre que celle de l’ouverture de la mer Rouge.

Une Voix du Ciel

Rabbénou Bé’hayé, dans son commentaire sur notre paracha (verset 50), souligne un point remarquable : « ‘La chose émane de D.ieu Lui-même’ – c’est-à-dire que les événements prouvent bien que D.ieu les commandent. Nous pouvons déduire d’ici que l’union d’un couple est décrété par le Ciel, comme le disent nos Sages (Sota ibid.) : ‘Quarante jours avant la naissance d’un enfant, une Voix du Ciel proclame : La fille d’Untel sera à Untel, même à l’autre bout du monde !’ (…) C’est en ce sens qu’ailleurs, nos Sages enseignent que le mariage est décrété dès le jour de la création de l’individu… ».

Dans ces explications, l’accent est placé sur le « décret » qui accompagne toute union. Bien que, comme nous l’avons dit, tout événement soit régi par la Volonté divine, lorsqu’une Voix sort du Ciel et clame ouvertement une décision, celle-ci est alors estampillée avec le cachet indélébile du décret. On ne parle désormais plus de « décision divine », mais bien de « décret divin », dont les termes sont immuables et inchangeables (au point que seule la mort peut en annuler les clauses cf. Moed Katan ibid.). Et si besoin était, l’existence toute entière devra se soumettre pour permettre à ces unions de se réaliser.

Voilà pourquoi il est dit des couples que « c’est D.ieu Qui les décide », parce que même lorsque la nature des choses semble totalement s’opposer à une union, c’est néanmoins le décret divin qui prévaut ! C’est pour cette raison que nos Sages concluent leur enseignement par ces mots : « Même à l’autre bout du monde » – car quand bien même un monde entier séparerait les époux désignés, la Providence divine mettra tout en œuvre pour les réunir.

Si Eliézer tendit les bijoux à Rivka avant même de lui avoir demandé ses origines, c’est bien parce qu’il savait que, dans ce domaine, la Providence divine dirige les événements de manière beaucoup plus ostensible qu’elle ne le fait ailleurs. Et dans sa grande clairvoyance, il vit nettement se profiler, au travers des événements, l’empreinte de la main divine. Conscient que la scène qui se déroulait sous ses yeux était clairement orchestrée par D.ieu, il n’eut plus un doute quant à l’identité de Rivka. Sans la moindre hésitation, il lui tendit les bijoux et la désigna ainsi pour devenir la future mère du peuple juif. Par Yonathan Bendennoune.Avec l’accord exceptionnel d’Hamodia-Edition Française