"Voici les générations de Noa‘h.
Noa‘h fut un homme vertueux, il était intègre dans ses générations. Noa‘h
marchait avec Dieu. Noa‘h enfanta trois fils : Chem, ‘Ham et Yèfeth".
(6, 9-10)
Le mot èlé (« voici »), explique Rav Yonathan Eybeschuetz, indique une
exclusion et est destiné ici à marquer une différence entre Noa‘h et
Avraham : Ceux que « voici » – Chem, ‘Ham et Yèfeth – sont descendus de
Noa‘h, et pas d’autres.
En revanche, s’agissant d’Avraham et de Sara, la Tora parle des « âmes
qu’ils avaient faites à ‘Haran » (12, 5), désignant ainsi les multitudes
de gens dont la vie avait été changée à leur contact. Ils ont exercé une
influence dynamique sur leurs contemporains, les invitant chez eux et
leur montrant, par leur bonté et leur force de conviction, le non-sens
que constitue l’idolâtrie. Contrairement à Avraham et à Sara, Noa‘h
n’était pas un activiste qui allait vers ses contemporains pour les
rapprocher de Hachem. Les seuls gens qu’il a « faits » ont été ses trois
fils. Il a néanmoins été considéré comme un homme vertueux, parce qu’il
« marchait avec Dieu ».
Noa‘h fut un homme vertueux, il était intègre dans ses générations. Noa‘h
marchait avec Dieu. (6, 9)
Que signifie le mot « homme » ? N’aurait-il pas suffi de dire simplement
que Noa‘h était « vertueux et intègre dans ses générations » ?
Ce terme, explique Rav Moché Feinstein, souligne que Noa‘h était un
homme, pas un enfant – et donc un être mature et stable. Pour être
vertueux, il faut d’abord être un homme. Il faut être intelligent et
clairvoyant, posséder du bon sens et un jugement droit. Autrement, la
vertu sera instable. Un insensé peut facilement se laisser détourner, et
il serait inapproprié de le tenir pour un individu vertueux.
Ibn Ezra émet la même remarque à propos de la réaction de Moché quand
Yithro lui a conseillé de se faire assister par des « hommes craignant
Dieu » (Chemoth 8, 21). Il chercha aussitôt des « hommes sages » (Devarim
1, 13), les seuls à craindre véritablement Hachem.
Rav Israël Salanter avait l’habitude de dire que la première mitswa de
la Tora est de ne pas être un imbécile...
Rav Ya‘aqov Neumann suggère une approche complètement différente.Le roi
David écrit : « Ne me rejette pas au moment de ma vieillesse ! »
(Psaumes 71, 9). Pourquoi souligne-t-il la nécessité d’une assistance
divine pendant la vieillesse ? N’en a-t-on pas besoin aussi dans sa
jeunesse ?
Rav Yits‘haq Blaser répond dans Kokhevei Or à l’aide d’une parabole :
Deux jeunes gens de dix-huit ans avaient été convoqués pour le service
militaire. Le jour prévu pour leur incorporation, aucun d’eux ne se
présenta. On lança contre eux des ordres d’arrestation, mais les appelés
réussirent à se soustraire aux recherches.
Une année s’écoula, puis une deuxième. Las de cette existence de
fugitif, un des garçons se présenta à la caserne. Bien entendu, le
commandant se mit en colère contre lui. Mais comme le jeune homme
s’était soumis volontairement et était venu pour exécuter ses
obligations, bien que tardivement, il déchira l’ordre d’arrestation et
permit à l’intéressé de rejoindre son unité comme l’aurait fait toute
autre recrue.
Quant à l’autre
appelé, il resta hors d’atteinte pendant des décennies. Finalement,
alors qu’il était devenu vieux, il décida de suivre l’exemple de son
camarade qui s’était soumis bien des années plus tôt. Un beau jour, il
entra dans la caserne et se présenta devant le commandant, lequel le fit
aussitôt arrêter.
« Mais pourquoi m’arrêtez-vous ? protesta-t-il. Vous n’avez pourtant pas
fait incarcérer mon camarade, qui s’est également laissé incorporer
après ses années d’insoumission !
– Quel âge avez-vous ? demanda le commandant.
– Soixante et un ans.
– Comment pouvez-vous vous comparer à votre camarade ? observa
l’officier. Il s’est présenté alors qu’il n’avait que vingt ans. Comme
ses années les plus productives étaient encore devant lui, nous avons pu
nous montrer compréhensifs. Mais les vôtres sont maintenant derrière
vous. Quelle valeur revêt pour nous votre enrôlement ? Pourquoi
devrions-nous vous témoigner de l’indulgence ? »
Il en va de même, conclut Rav Blaser, pour celui qui se repent. Le roi
David écrit (Psaumes 112, 1) : « Heureux l’homme qui craint Hachem. » Le
Talmud (‘Avoda zara 19a) applique ce verset à celui qui, étant encore un
« homme », craint Dieu. Quand une personne pèche et se repent étant
encore jeune et vigoureuse, son retour vers Hachem a une grande valeur,
et Il la traite avec clémence. Mais si elle attend jusqu’à la
vieillesse, alors que son sang a cessé de bouillonner et que ses
instincts et ses impulsions se sont affaiblis, quelle valeur peut avoir
un tel repentir ? Où était-elle quand elle était plus jeune ? Telle est
la supplication du roi David : Il implore Hachem d’avoir pitié et
d’accepter le repentir, même si on ne le met en pratique que dans sa
vieillesse. « Ne me rejette pas au temps de ma vieillesse », bien que
j’eusse dû me repentir depuis déjà longtemps !
Rav Neumann applique cette pensée à Noa‘h. La Tora complimente celui-ci
pour avoir été vertueux et intègre étant encore un « homme ». Il n’a pas
attendu d’être devenu vieux pour se mettre en quête de la vertu.
Noa‘h fut un homme vertueux, il était intègre dans ses générations. (6,
9)
Le Talmud (Meguila 13b) rapporte que Ra‘hel a demandé à Ya‘aqov : «
Comment un homme aussi intègre que toi a-t-il pu se permettre de berner
Lavan ? » Ya‘aqov répondit qu’il est permis de duper une personne
perfide, comme il est écrit (II Samuel 22, 27) : « Sois sincère avec les
cœurs purs, mais trompeur avec les perfides ! »
D’où la question : Puisque Noa‘h a vécu dans une société entièrement
corrompue et malhonnête, pourquoi n’a-t-il pas estimé nécessaire de
faire fi de tous scrupules envers ses contemporains ? Pourquoi n’a-t-il
pas « trompé les perfides » ?
Le ‘Hatham Sofèr cite une lettre du Rambam dans laquelle celui-ci permet
à une personne vertueuse de berner son prochain uniquement si elle le
rencontre inopinément, mais pas de manière habituelle. On ne doit jamais
se laisser accoutumer à la tromperie ; celle-ci risquerait de devenir un
trait naturel, ce qui serait destructeur.Voilà pourquoi Noa‘h s’est
comporté si scrupuleusement. Autrement, puisque tous ses contemporains
étaient des voleurs et des menteurs, il se serait tellement habitué à la
duperie qu’il aurait pu finir par devenir malhonnête lui-même.