Parachath Nitsavim
Vous vous tenez debout aujourd’hui. (29, 9)
Pourquoi ce paragraphe, se demande Rachi (infra sous verset 12) en
citant le Midrach, fait-il immédiatement suite au chapitre consacré aux
remontrances ? Quand les enfants d’Israël ont entendu les « cent moins
deux » malédictions contenues dans ce chapitre, répond-il, ils ont été
terrorisés à l’idée de ne pas être capables d’obéir à l’ensemble des
commandements de la Tora. C’est pourquoi Moché les a rassurés en leur
disant : « Vous avez souvent irrité Hachem sans qu’Il vous ait
exterminés, puisque, comme vous le constatez : “vous vous tenez debout
aujourd’hui”. »
La raison pour laquelle, explique Rav Ya‘aqov Emden, Rachi et le Midrach
parlent de « cent moins deux » malédictions et non de
quatre-vingt-dix-huit comme il aurait été normal, est que deux d’entre
elles – « également toute “maladie” et toute “plaie” qui ne sont pas
écrites dans ce livre… » (supra 28, 61) – constituent de simples
allusions et ne sont pas énoncées clairement. Les Sages rattachent ce
verset à la mort des tsaddiqim, dont la disparition est tenue pour bien
plus douloureuse et catastrophique que les quatre-vingt-dix-huit autres
malédictions.
Il est écrit dans le Zohar qu’une « mesure de bien » est contenue dans
les malédictions. Quelle est-elle ? Le fait même de les lire suffit, si
l’on peut s’exprimer ainsi, à apaiser le courroux divin. C’est comme
lorsqu’un père est irrité par son fils : L’expression de sa colère sur
son visage contribue à la dissiper, de sorte que la punition qui sera
prononcée sera moins sévère. De la même manière, quand Hachem est mis en
colère par Israël, l’expression de Son irritation sert à l’atténuer.
C’est ainsi que, lorsqu’Il a manifesté Sa colère à Moché à propos du
veau d’or, Il a ensuite « révoqué le mal qu’Il avait dit qu’Il ferait à
Son peuple » (Chemoth 32, 14).
Ce principe vaut
pour toutes les malédictions contenues dans le chapitre précédent, à
l’exception de la mort des Justes, dont il ne suffit parfois pas de
parler et qui doit effectivement se produire pour procurer le pardon.
Voilà pourquoi Rachi et le Midrach parlent de « cent moins deux »
malédictions, et non de quatre-vingt-dix-huit.
Vous vous tenez debout aujourd’hui, vous
tous. (29, 9)
Moché a jugé nécessaire de calmer le peuple après l’audition des
terribles punitions encourues par ceux qui contreviendraient aux
mitswoth, explique le Midrach. Il a assuré les enfants d’Israël que
Hachem leur avait donné la Tora uniquement pour leur avantage, en leur
faisant constater : « vous vous tenez debout aujourd’hui… »
Rav Ya‘aqov, qui
était juge rabbinique à Vilna, a expliqué ce passage du Midrach en
faisant appel à une parabole :
Dans un établissement scolaire, on n’inflige pas de punitions
corporelles à ceux qui ne veulent pas apprendre, mais on offre des
incitations aux bons éléments sous la forme de bonnes notes. Il suffit
aux mauvais élèves d’être mal notés pour que leur paresse s’en trouve
perturbée, et la seule crainte d’être mal à l’aise permet souvent de les
motiver. Peu de gens considèrent que les punitions corporelles
constituent un moyen juste et approprié pour augmenter l’envie de
travailler et réaliser les buts poursuivis par l’établissement.
Quand les enfants d’Israël ont reçu la Tora, ils ont proclamé fièrement
qu’elle les élèverait bien plus haut que les autres peuples, car « elle
est votre sagesse et votre intelligence aux yeux des peuples » (Devarim
4, 6).
Mais on peut aussi alléguer qu’Israël, avant de recevoir la Tora, était
inférieur aux autres peuples et qu’il avait besoin d’elle pour être
transformé en une nation capable d’apprendre. Nos Sages nous enseignent
d’ailleurs (Beitsa 25b) qu’elle lui été donnée uniquement à cause de son
effronterie intrinsèque, laquelle ne pouvait être tempérée que par un
système de lois qui l’occuperait à temps complet.
Etant donné qu’Israël, avant de recevoir la Tora, pouvait être considéré
de l’une comme de l’autre manière, et puisque, pour certains, il était
un peuple inférieur, on ne sait pas exactement quels moyens il fallait
employer pour régenter sa conduite.
Si son caractère est raffiné de manière inhérente et si la Tora a pour
but de l’ennoblir davantage, il n’y a pas de place pour des punitions
corporelles. Mais si elle a pour finalité d’élever le niveau du peuple
juif afin qu’il conforme son existence à des règles normatives, il y a
certainement lieu de prévoir cette sorte de répressions. Tout comme les
indisciplinés auxquels il faut continuellement rappeler l’inaptitude à
adhérer aux normes imposées, Israël doit être constamment menacé, s’il
ne « file pas doux », de conséquences douloureuses.
Quand les Hébreux ont entendu Moché énumérer les malheurs qui ne
manqueraient pas de les frapper s’ils n’obéissaient pas à la Tora, ils
en ont été consternés, car ils supposaient qu’elle leur avait été donnée
simplement pour les maintenir à l’intérieur de certaines normes, et non
pour les élever à un statut sublime. Si c’est cela qu’elle attendait
d’eux, pensaient-ils, les plus gros efforts qu’ils déploieraient pour en
observer les lois ne serviraient pas à grand-chose.
Moché les rassura : On pourrait penser, en écoutant les malédictions,
leur expliqua-t-il, à un père que la mauvaise conduite de ses enfants a
poussé à l’exaspération. S’il manifeste tout haut sa colère, c’est
précisément parce qu’il attendait beaucoup d’eux, et aussi parce qu’il
désire sincèrement les élever au rang que promettent leurs virtualités.
Il ne renoncera à rien pour les aider à parvenir à ce niveau. Il est
même prêt à les punir physiquement, car il ne veut ménager aucun effort
dans leur éducation.
Moché dit aux
enfants d’Israël qu’ils « se tenaient tous aujourd’hui devant Hachem »,
les invitant ainsi, en d’autres termes, à prendre conscience de leurs
potentialités illimitées et de leur enviable proximité au Saint béni
soit-Il. Les malédictions constituent un message où Hachem les informe
qu’Il les aime et qu’Il déploiera donc tous les efforts pour les élever
au plus haut, car Sa volonté est qu’ils deviennent un peuple
exceptionnel, « une lumière pour les nations ». Les punitions dont Il
les avertit ne signifient pas qu’ils sont inférieurs aux autres peuples.
Bien au contraire, « vous vous tenez tous aujourd’hui » : Ces menaces ne
sont qu’un des moyens que votre Père a choisis pour vous hisser aux plus
sublimes degrés accessibles aux êtres humains.
Parachath Wayélèkh
Moi-même suis aujourd’hui âgé de cent vingt ans. (31, 2)
Les cent vingt ans de la vie de
Moché, suggère Rabbeinou Be‘hayé, peuvent correspondre aux cent vingt
jours qu’il a passés sur le mont Sinaï : quarante avant de recevoir les
premières tables, quarante pendant lesquels il a imploré le pardon des
enfants d’Israël après le péché du veau d’or, et quarante avant de
recevoir les secondes tables.
Je ne
peux plus sortir et venir. (31, 2)
Ce que voulait dire Moché, rapporte Rachi au nom du Talmud (Sota 13b),
c’est que l’imminence de sa mort lui avait fait perdre la faculté d’«
aller et venir » dans les paroles de la Tora, les traditions et les
sources de la sagesse s’étant obstruées chez lui.
Le jour où le roi David devait mourir, il s’est plongé sans interruption
dans l’étude de la Tora afin de tenir à l’écart l’ange de la mort,
celui-ci ne pouvant intervenir qu’en détournant son attention (Chabbath
30b). Cela nous apprend, commente Rachi (ad loc.), que l’étude de la
Tora protège de la mort. D’où nous pouvons conclure que si Hachem
n’avait pas fait perdre à Moché sa sagesse, l’empêchant ainsi de «
sortir et venir », l’ange de la mort n’aurait jamais pu s’en prendre à
lui.
L’effacement par Hachem de la sagesse de notre prophète et guide, ajoute
le Ramban, a été un acte de grâce, destiné à lui épargner tout chagrin
au moment de transmettre les rênes du pouvoir à Yehochou‘a.
Il existe, indique Rav Moché Zeitlin, Av Beith Din de Reisin, une autre
raison à la perte par Moché de sa sagesse. On nous rapporte qu’il était
une fois un maître d’école qui frappait ses élèves (Guitin 36a). Rav
A‘ha prononça sa révocation, mais Ravina infirma cette décision, vu les
éminentes qualités de cet enseignant.
Si Hachem n’avait pas « obstrué chez Moché les sources de sa sagesse »,
Il aurait dû annuler le serment qu’Il avait prêté lui interdisant
d’entrer en Erets Yisrael, car il n’existait pas de chef aussi capable
que lui. C’est seulement après avoir perdu ainsi de ses « talents »
qu’il a pu installer Yehochou‘a dans ses fonctions.
Je ne peux plus sortir et venir. (31, 2)
Pourquoi n’a-t-il pas simplement dit au peuple que Hachem lui avait
interdit de franchir le Jourdain ? s’étonne Rav Moché Feinstein. Nos
ancêtres auraient alors parfaitement compris qu’il ne pourrait plus «
sortir et venir » !
Moché a voulu ainsi leur livrer une importante leçon : Celui qui
accomplit une injonction divine a tendance à croire qu’il le fait de par
son libre arbitre. Or, il faut se rendre compte que l’on n’a pas d’autre
choix, en réalité, que de lui obéir. Moché a entendu leur notifier qu’il
ne les accompagnerait pas parce que le commandement de Hachem s’imposait
à lui de manière impérative.
Moi-même (anokhi) suis aujourd’hui âgé de
cent vingt ans. (31, 2)
Moché avait exactement cent vingt ans le jour de sa mort, rapporte
Rachi, de sorte qu’il a été considéré comme étant parvenu à la somme de
ses jours. Rav Bibi bar Abayei demanda un jour à l’ange de la mort ce
que deviennent les années « inemployées » de celui qui décède avant son
terme (‘Haguiga 4b). L’ange lui répondit qu’elles s’ajoutent à celles
des hommes patients et d’une grande humilité. Or, la Tora atteste que
Moché a été l’homme le plus humble à avoir jamais vécu (Bamidbar 12, 3).
On aurait donc pu penser qu’il dût sa longévité à l’octroi d’années non
vécues par quelqu’un qui serait mort avant son échéance normale. Aussi
a-t-il employé le pronom anokhi, comme pour dire : « Moi-même ai cent
vingt ans » – ces années sont les miennes, et non celles d’un autre !
Moi-même suis aujourd’hui âgé de cent
vingt ans. (31, 2)
Commentaire de Rachi : « Aujourd’hui sont devenus complets mes jours et
mes années. En ce jour je suis né, et en ce jour je mourrai » (Sota
12b).
En quoi le fait d’être né et mort le même jour – 7 adar – est-il
révélateur des éminentes qualités de Moché ? Et d’une manière générale,
se demande Rav ‘Hayim Kanievsky, pourquoi la disparition de quelqu’un le
jour de son anniversaire est-elle considérée par nos Sages comme un
signe de vertu et de faveur divine ?
Nous lisons dans le Talmud Yerouchalmi (Roch Hachana 3, 8) que ‘Amaleq
recourait à la sorcellerie, et qu’il avait pour habitude d’enrôler les
soldats le jour de leur anniversaire. On considérait en effet cette date
comme de bon augure et susceptible d’offrir une protection contre la
mort.
Mais cela ne pouvait être vrai que chez ceux qui la craignent et la
considèrent comme un châtiment. Les hommes vertueux, quant à eux, n’ont
pas peur de la mort, qu’ils tiennent pour opportune, puisqu’elle leur
fait quitter les vanités terrestres. Le fait qu’ils soient libérés des
chaînes de ce monde le jour de leur anniversaire est perçu comme un
signe de Sa grâce. Ils peuvent accéder désormais à l’Au-delà, auquel ils
ont aspiré toute leur vie durant.