Visiblement, l’une des toutes premières leçons que l’on apprend concernant la fête de Chavouot est relative à son nom : ce jour possède en effet pas moins de quatre appellations. Or en matière de Torah, toute leçon mérite d’être vue et revue à tous les âges…

Dans la paracha de Michpatim, la Torah évoque pour la première fois la fête de Chavouot en ces mots : « Trois fois l’an, tu célébreras des fêtes en Mon honneur (…) la fête des Moissons, fête des prémices de tes biens que tu auras semés dans la terre » (Chémot 23, 16). Car en effet, l’une des caractéristiques particulières des fêtes juives réside dans leur relation avec une saison de l’année : si Pessa’h est la « fête du Printemps » ou Souccot la « fête de l’Engrangement », Chavouot se présente donc comme le prélude de l’été, l’heure où débutent les moissons.   La fête des Semaines Plus loin, dans la section de Ki-Tissa, nous trouvons le second et plus célèbre nom de cette fête : « Tu auras aussi la fête de Chavouot, pour les prémices de la récolte » (Chémot 34, 22), ainsi que dans le Livre de Dévarim : « Tu célébreras la fête de Chavouot en l’honneur de l’Eternel, ton D.ieu » (16, 10). Si l’on s’en tient au sens simple du verset, Chavouot signifie la fête des « Semaines », à savoir les sept semaines du compte de l’Omer qui la précèdent. La transcription araméenne des tirgoumim rend en effet ces versets comme ceci : « Tu garderas la fête des Semaines… ».
Au passage, notons que le fait que Chavouot se définisse comme l’issue des sept semaines qui la sépare de Pessa’h, clarifie un point d’ombre à son sujet : pourquoi la Torah ne prend-elle pas la peine de notifier la date à laquelle cette fête doit tomber, comme elle le fait pour les autres fêtes de l’année ? La réponse, visiblement, tient au fait que Chavouot ne correspond effectivement pas à une date : cette fête est en vérité l’aboutissement et le couronnement de sept semaines de l’Omer, ce qui lui vaut en particulier ce nom de « Chavouot » !
Il existe cependant une autre approche de cette appellation. Selon le Sfat Emet, « cette fête s’appelle Chavouot au nom du serment [chvoua] par lequel nous nous sommes engagés sur les flancs du Mont Sinaï ». Voilà donc une autre perspective de ce jour particulier : Chavouot étant le jour du Don de la Torah, nous célébrons en cette occasion l’engagement prononcé alors, par lequel nous nous sommes engagés à respecter et à nous conformer aux préceptes de la Torah.

  Jour des Prémices

Troisième appellation que l’on note dans les versets de la Torah : « Au jour des Prémices, lorsque vous présenterez à l’Éternel l’offrande nouvelle à la fin de vos semaines » (Bamidbar 28, 26). Si Chavouot est aussi la fête des Bikourim – l’offrande des Prémices –, notons néanmoins que ces Bikourim n’ont rien en commun avec l’offrande des premiers fruits de la terre, que l’on désigne généralement par ce terme ; comme le soulignent les commentateurs, les prémices de Chavouot font référence au sacrifice spécifique à ce jour-ci : l’offrande des Deux Pains. Cette offrande était en effet la première oblation faite à partir de farine de blé, que l’on approchait au Temple depuis le début de l’Omer – après lequel les récoltes n’ont plus le statut de « ‘Hadach » –, ce qui lui vaut cette appellation de « jour des Prémices ».
Toutefois, il est vrai qu’un lien étroit existe effectivement entre cette fête et les Prémices de la paracha Ki-Tavo : « Tu prendras des prémices de tous les fruits de la terre (…) et tu les mettras dans une corbeille » (Dévarim 26, 2). Dans cette section, on apprend en effet que les Bikourim étaient un motif à nous « réjouir pour tous les biens que l’Éternel nous aura donnés » (ibid. 11) ; or, disent nos Sages (Bikourim ch. 1 michna 6 et Pessa’him 36/b), les récoltes ne nous procurent de la joie véritable qu’entre Chavouot et Souccot, puisque cette période rassemble l’essentiel de nos récoltes. Nous pourrions donc avancer que les « Prémices » de Chavouot constituent en fait l’amorce des « Prémices » de nos récoltes…

  L’interruption

La quatrième appellation de Chavouot n’apparaît pas dans le texte biblique, puisqu’elle est propre au vocabulaire de nos Sages. On la trouve notamment dans la michna du traité Roch Hachana (ch. 1, 2) : « A quatre moments de l’année, le monde est jugé : à Pessa’h, sur la récolte ; à Atséret, sur les fruits de l’arbre… ». Cet étrange nom – qui signifie littéralement l’« Interruption » – ne figure que dans les textes talmudiques. Dans la Torah au contraire, ce terme fait référence au huitième jour de Souccot : Chemini Atséret… (cf. Vayikra 23, 36).
Pourquoi nos Sages donnèrent-ils à Chavouot une appellation aussi originale ? De nombreuses explications furent proposées par les commentateurs (voir notre article : « Un nom, trois sens »). Dans le cadre de cette étude, c’est la célèbre explication avancée par le Ramban (Vayikra 23, 36) qui retiendra notre attention :
« D.ieu a ordonné pendant Pessa’h de sanctifier sept jours (…) et de compter à partir d’eux quarante-neufs jours, répartis en sept semaines équivalents aux ‘jours’ de la durée du Monde. Après quoi, on sanctifiera le huitième jour, à l’image du huitième jour de Souccot. Les jours que l’on compte entre Pessa’h et Chavouot sont semblables aux jours de ‘Hol haMoëd, qui séparent le premier du dernier jour de Souccot. Ce huitième jour est le jour du Don de la Tora où D.ieu révéla aux enfants d’Israël Son grand Feu (…) Voilà pourquoi nos Sages appellent constamment cette fête : ‘Atséret’, parce qu’elle est semblable au huitième jour de Souccot, que le verset appelle ainsi… ».

 Significations

Si l’on considère ces différentes explications séparément, chacune paraît désigner un autre aspect de cette fête : l’une tient compte de la saison à laquelle elle survient, l’autre du sacrifice que l’on y approchait et la dernière voit en elle la clôture de Pessa’h. Pourtant, à la lumière d’une dernière référence, une nouvelle donnée pourrait permettre à ces différentes facettes de s’assembler…
Dans le traité Chabbat (88/a), nos Sages notent une anomalie dans l’énoncé de la Création du monde, au début de Béréchit. Une fois l’œuvre de chaque jour achevée, la Torah dit en effet : « Ce fut le soir, ce fut le matin, premier jour (…) ce fut le soir, ce fut le matin, deuxième jour ; etc. » et ainsi de suite, jusqu’au cinquième jour. Mais le sixième jour, on remarque une dissemblance : « Ce fut le soir, ce fut le matin, LE sixième jour » – « Yom HAchichi ». Pourquoi le vendredi est-il soudain précédé par l’article défini ? Parce que, disent nos maîtres, il fait référence à un sixième jour futur, le sixième jour du mois de Sivan, 2448 ans plus tard, lors duquel la Torah serait donnée.
Quel est donc le lien entre le dernier jour de la Création et le Don de la Torah ? Laissons le Talmud répondre à cette question : « Ceci nous enseigne que le Saint béni soit-Il émit une condition à la Création du monde. Il dit au Ciel et à la terre : ‘Si Israël accepte la Torah, vous vous maintiendrez. Sinon, Je vous ramènerai au tohu-bohu ! ».
Plus de deux millénaires viennent de s’écouler depuis la Création du monde. Pendant cette période, l’Existence tout entière vivait en suspens, nul ne savait dire si elle serait une réussite ou un échec. A cet égard, nos Sages désignent ces deux mille premières années de la Création comme la période de « tohu-bohu » (Avoda Zara 9/a).
En cette année 2448, le peuple juif voit le jour en tant que nation, en s’extirpant de l’Egypte. Pendant quarante-neuf jours, il franchit toutes les portes de la sainteté, pour nettoyer la souillure dans laquelle il avait sombré dans sa terre d’esclave. Arrive enfin le 6 Sivan, date cruciale non seulement pour ce peuple nouveau-né mais pour tous les êtres de la Création : on saura enfin si ceux-ci méritent de continuer à exister, ou si, par le refus d’Israël, ils devront à leur tour subir le sort de tous ces mondes qui les ont précédés… En cet instant décisif, tout s’arrête, le Ciel et la terre retiennent leur souffle et attendent que leur sort soit déterminé. Le 6 Sivan fut donc tout d’abord un « temps d’arrêt », interruption nécessaire à une existence provisoire, pendant laquelle l’avenir sera décidé : le jour d’ « Atséret ».
Or lorsque la « clause » du contrat est respectée, c’est toute la trame de l’Histoire qui s’en voit modifiée : le monde aura désormais un avenir significatif, scellé par une raison d’être enfin confirmée, et pourra entamer ce que nos Sages appellent « les deux mille ans de Torah » (ibid.). On assistera alors à une naissance nouvelle, lorsque la Création cueillera enfin les « premiers fruits » de sa nouvelle existence : le jour des Bikourim.
Par ailleurs, en jouant convenablement son rôle, le peuple juif donnera un sens aux deux mille années passées : rétroactivement, celles-ci s’avéreront n’avoir pas été vécues en vain. Les graines plantées dans le chaos d’un monde encore à la recherche d’un sens et d’un but porteront enfin leurs fruits, la récolte de deux mille ans d’incertitude sera enfin menée à terme. Le cas échéant, le 6 Sivan sera bien le jour des Moissons.
Toutefois, ce ne sont ni l’une ni l’autre de ces appellations – évocatrices du sort de la Création – qui furent retenues dans l’esprit du peuple juif : pour lui, le 6 Sivan est et demeure avant tout le jour de « Chavouot ». Pour lui, si cette date offrit tout un sens à la Création, ce fut par le fait de son engagement personnel, par l’aboutissement de ces sept semaines de travail intense grâce auxquelles il accéda au sommet de sa spiritualité. Et ce sont tous ces efforts conjoints qui lui offrirent l’inspiration de proclamer : « Nous ferons et nous entendrons » – c’est-à-dire d’accepter la Torah sans condition, par le serment formel d’en respecter tous les préceptes. A nos yeux, cette fête célèbre essentiellement notre enrôlement au service de D.ieu : il est le jour du Don de la Torah, le jour où le peuple juif empoigna les rênes de la Destinée et lui donna enfin un but.
Exprimant aussi bien l’aboutissement des « sept semaines » de travail moral que le « serment » par lequel les enfants d’Israël acceptèrent la Torah, Chavouot incarne en définitive la moisson des premiers fruits d’une Existence riche de sens, récoltés au prix de l’engagement inconditionnel du peuple juif.

Par Yonathan Bendenoun