Si la paracha de Béréchit est une longue énigme dont quasiment rien ne perce jusqu’à nous, ceci est particulièrement vrai pour l’épisode où Adam fut expulsé du Jardin d’Eden. Cependant, à la lumière des enseignements de notre tradition, nous pouvons tout de même percevoir quelques lueurs de cet événement qui marqua l’humanité jusqu’à nos jours.

CHRONOLOGIQUEMENT, l’être humain est le dernier être apparu pendant les six Jours de la Création. A ce titre, il est considéré comme l’apogée de l’existence, l’ultime but dont dépendent toutes les autres créatures. L’Homme est ainsi considéré, aux yeux de la tradition juive, comme le centre et la finalité de tout ce qui est.
A cet égard, nous devons comprendre que lorsqu’Adam consomma du fruit défendu, ce n’est pas seulement sa condition et celle de l’humanité qui furent altérées, mais également celle de l’ensemble de la création.
Avec la déchéance de l’Homme, c’est celle de l’univers entier qui fut précipitée.

Le niveau d’Adam avant la faute

Le Ram’hal (cité par le rav ‘Haïm Friedlander dans Sifté ‘Haïm – Béréchit) offre une description assez détaillée de la « réalité humaine » telle qu’elle était vécue dans le Jardin d’Eden : « Avant la faute d’Adam harichon, l’Homme était paré et couronné de sainteté, il évoluait dans une dignité sublime, à tel point que les Anges de service se trompèrent à son sujet et voulurent le proclamer saint [c’està- dire le diviniser]. Chacune de ses actions entraînait des répercussions directes sur tous les Mondes supérieurs. (…) La réalité matérielle d’Adam, avant la faute, équivalait à la spiritualité de l’homme à ce jour. Et par conséquent, imaginez-vous quelle devait être le niveau de sa spiritualité !… »
Avant la faute, l’homme évoluait donc dans une toute autre dimension, si radicalement différente de la nôtre que l’on parvient à peine à en saisir la nature. Outre la conscience des enjeux spirituels et de la proximité divine, ce qui caractérisait l’existence de l’homme au Gan Eden, c’était la nature même de son corps et de sa spiritualité. Entièrement voué à son rôle le plus noble, l’être humain se percevait lui-même comme une réalité proche de la perfection.
A cet égard, la mission essentielle de l’homme avant la faute n’était nullement de dominer un mal réduit alors à sa plus simple expression.
L’homme sur terre avait pour seule tâche de « cultiver le jardin d’Eden et de le soigner ». C’est-à-dire qu’en « cultivant » le Jardin, l’homme s’élevait lui-même et élevait toute la création avec lui à des niveaux spirituels toujours supérieurs, dépassant sans cesse la forme initiale de son être. Nos Sages disent à cet égard (Kohélet Rabba 7, 13) que D.ieu présenta à Adam tous les arbres du Gan Eden et lui annonça, pour seule injonction : « Prends garde de ne pas altérer et détruire Mon monde. »
Conséquence de la faute Malheureusement, Adam ne fut pas à la hauteur de sa mission : il viola l’unique interdiction à laquelle il avait été soumis et ce faisant, il entraîna l’existence tout entière dans une spirale infernale. « Non seulement il n’obtint pas ce qu’il aurait pu gagner dans son état précédent, explique encore le Ram’hal, mais il perdit également les atouts qu’il possédait déjà. Il se rabaissa alors au rang d’être indigne et méprisable, comme l’être humain l’est jusqu’à ce jour.
(…) Lorsqu’il consomma du fruit de l’Arbre de la connaissance, les tentations de la chair et les plaisirs matériels s’insinuèrent en lui.
Et puisqu’il en fut ainsi, il fut puni mesure pour mesure, il perdit sa dignité spirituelle et il demeura un être corporel, ne pouvant jouir que du nombre de jours qui lui est accordé. » Parallèlement à sa déchéance, c’est la Création entière qui s’effondra, perdant un grand nombre des formidables atouts dont elle avait été initialement dotée.

Le repentir d’Adam

Nos Sages enseignent que suite à la faute, après avoir appris quelle serait sa punition, Adam harichon opéra un long repentir : « Adam était un homme authentiquement pieux… Pour expier sa faute, il observa un jeûne de cent trente ans… » Il s’astreint d’ailleurs à tant de mortifications que la peau de son corps devint finalement tel un panier en osier. Dans les Pirké déRabbi Eliézer (chap. 21), on apprend également qu’Adam dit au Saint béni soit-Il : « Maître du monde ! Efface ma faute et accepte mon repentir ! » Que fit le Créateur ? Il fit passer Sa main droite, Il effaça la faute d’Adam et accepta ainsi sa téchouva.
Dans le Zohar ‘Hadach, nous apprenons également que c’est grâce à son repentir qu’Adam put vivre près de mille ans. S’il ne l’avait pas réalisé, il aurait en effet dû mourir le jour même, comme le lui avait annoncé D.ieu clairement : « Car le jour où tu en mangeras, tu mourras ! » Le point de non retour
Ceci étant, il convient de comprendre pour quelle raison la Téchouva d’Adam ne lui permit pas de retrouver sa dignité d’antan. Nous savons en effet que le principe du repentir fut instauré avant même la création de l’homme, et qu’aucune faute ne résiste face à une Téchouva authentique. Par conséquent, si D.ieu accepta celle d’Adam, il aurait dû réintégrer aussitôt son statut d’avant la faute.
Voici comment le Chlah HaKadoch résout ce problème : « A l’origine, l’homme fut créé droit – un être spirituel parfait comme un ange, destiné à vivre à jamais et à acquérir l’éternité, car aucune barrière ne devait l’empêcher de l’atteindre. Mais après qu’il fauta, son essence s’épaissit et sa nature devint plus matérielle à cause de l’impureté du Serpent.
Désormais, sa matière devint un écran lui interdisant l’accès à l’éternité. Depuis lors, il ne peut la rejoindre qu’après que l’âme se sépare du corps [le phénomène de la mort], lui permettant d’atteindre alors la perfection » (Torah Or sur Roch Hachana).
Ces explications laissent apparaître une idée centrale relative au châtiment de mort : outre la punition qu’il implique, il est surtout un corollaire imparable, résultant directement de la réalité nouvelle suscitée par la consommation du fruit interdit. Le Ram’hal précise à ce sujet : « L’Attribut de rigueur divin décida alors que ni l’homme, ni la Création ne pourraient désormais atteindre la perfection tant qu’ils évolueraient sous cette forme corrompue – c’est à dire dans la réalité actuelle où le mal est omniprésent. Pour cela, il leur faut nécessairement passer par un stade de dégénérescence – c’est-à-dire la mort pour l’homme et la décomposition pour tous les autres êtres corrompus avec lui. Depuis lors, l’âme ne pourra plus purifier le corps qu’après l’avoir quitté. C’est seulement après que le corps mourra et se décomposera qu’il pourra être refaçonné comme un nouvel édifice, et l’âme pourra alors le pénétrer et le purifier.
De même, le monde entier viendra un jour à être détruit au point de perdre sa forme actuelle, après quoi il sera reconstruit sous une forme propice à la perfection. C’est la raison pour laquelle il fut décrété que l’homme doive mourir, puis qu’il revive – ce qui est le principe de la résurrection des morts – et que le monde soit un jour détruit puis réédifié. A cet égard, nos Sages disent que le monde subsistera pendant six millénaires, après quoi il sera détruit. Et mille ans plus tard, le Saint béni soit-Il rétablira Son monde… » (Dérekh Hachem 1, 3, 9).
Autrement dit, non seulement la mort est une conséquence imparable de la nature nouvelle créée par la consommation du fruit, mais elle est également l’unique moyen de « réparer » le tort commis – d’où le concept de tikoun.
Rendre à l’homme et à la création une possibilité de perfection ne peut s’envisager, depuis que leur nature fut corrompue par le mal, que par la perte de cette substance définitivement altérée. En consommant du fruit interdit, Adam franchit ainsi un point de non retour, aliénant désormais sa réalité à un mal omniprésent.
« A la lumière de ces explications, poursuit le Chlah précité, la question que nous avions posée – à savoir pourquoi la sentence d’Adam ne fut-elle pas résiliée après qu’il se soit repenti – est désormais résolue : puisque, du fait de l’intervention du Serpent, sa matérialité s’épaissit, sa nouvelle nature ne lui permettait plus d’atteindre l’éternité à cause de l’écran que constitue la matière. (…) C’est donc par pure bonté que D.ieu décréta la mort sur les hommes, afin qu’ils puissent réparer leur condition et atteindre l’éternité avec la mort… »

Par Yonathan Bendennnoune,en partenariat avec Hamodia.fr