L’annonce de l’exil égyptien et les sévices qu’y subirent les enfants d’Israël, furent déjà communiqués à Avraham, le père de la nation juive : « Sache-le bien, ta postérité séjournera sur une terre étrangère, où elle sera asservie et opprimée durant quatre cents ans. »

Depuis la vallée de ‘Hevron
Nos Sages, ainsi que les maîtres des siècles derniers, expliquèrent les causes de l’exil égyptien de différentes manières. Le Maharal de Prague consacre à ce thème une longue étude, dans le Guévourot Hachem (ch. 9). Citant les différentes thèses énoncées à ce sujet, il rapporte un passage talmudique (Nédarim 32/a) dans lequel trois explications apparaissent. En voici les termes :
« Rabbi Avahou dit : Pourquoi Avraham fut-il puni de voir sa descendance condamnée à l’asservissement pendant deux cent dix ans ? Parce qu’il avait enrôlé des érudits dans ses armées. Chmouel dit : Parce qu’il avait douté des promesses divines, comme il est dit : ‘Comment saurai-je que j’en suis possesseur ?’ (Béréchit 15, 8). Rabbi Yo’hanan dit : Parce qu’il empêcha certains hommes d’entrer sous les ailes de la Chékhina, comme il est écrit : ‘[Le roi de Sodome dit :] Donne-moi les personnes, et les biens garde-les pour toi’ (ibid. 14, 21). »
Le Maharal de Prague explique que ces trois avis ont un point commun : l’exil égyptien fut la conséquence d’un manquement imputable à Avraham. Pourquoi les enfants durent-ils pâtir des torts de leur ancêtre ? Parce que dans ce monde, le moindre défaut perceptible dans une racine se répercutera dans toutes les branches et les ramifications futures. Lorsqu’Avraham – l’origine de la nation juive – commet un écart de conduite, aussi minime soit-il, c’est toute sa descendance qui en ressentira les conséquences.
D’autre part, il n’y a rien d’étonnant à ce que le père d’une nation soit lui-même exempt de la punition subie par ses descendants, alors qu’il en est lui-même la cause, car parfois un mérite particulier peut jouer en sa faveur, et l’épargner du châtiment.

Quelle est la faute d’Israël ?
A la lumière de ces éclaircissements, il convient de s’interroger sur une annonce clamée bien plus tard par Moché.
La Torah relate que lorsque Moché grandit, il sortit du palais royal pour voir la souffrance de ses frères, et il découvrit un Egyptien en train de frapper un Hébreu. Incapable de se contenir, il tua le persécuteur sur-le-champ. Le lendemain, il retourna sur les chantiers et il découvrit ce jour-là deux Hébreux qui se querellaient. Voyant l’un d’eux lever la main sur l’autre, il lui lança : « Pourquoi frappes-tu ton prochain ? », et l’autre de répondre : « Qui t’a rendu notre maître ? Voudrais-tu me tuer, comme tu as tué l’Egyptien ? » Moché comprit aussitôt que son secret avait été révélé : « En vérité, la chose est connue ! »
Rachi cite à ce sujet l’explication suivante du Midrach : « Il se fit soucieux quant au sort du peuple juif, en voyant qu’il y avait en son sein des mécréants et des délateurs ; il se dit : ‘Peut-être ce peuple ne mérite-t-il pas d’être délivré ?’ » Par la suite, Rachi ajoute encore : « ‘La chose est connue’ – la chose sur laquelle je m’étonnais est à présent résolue : En quoi Israël a-t-il fauté davantage que les soixante-dix nations, au point qu’il mérite d’être ainsi asservi ? Mais à présent, je vois qu’ils le méritent ! »
De prime abord, toutes ces interrogations n’ont pas lieu d’être, dans la mesure où Israël n’était pas asservi en raison de ses propres fautes, mais à cause d’une faute séculaire ! Et de plus, la délation est-elle une faute si grave, justifiant une oppression extrêmement cruelle ?

La spécificité d’Israël
Le Maharal résout cette question dans son commentaire Gour Aryé. Il y explique que la délation consiste dans la révélation de choses cachées ou secrètes. Et à cet égard, cette faute remet en cause la valeur fondamentale du peuple juif.
En effet, le peuple juif se distingue par la profondeur de son intériorité, qui lui offre un statut unique. Par conséquent, toute démarche visant à galvauder cette intériorité – notamment en la révélant publiquement – contredit l’essence même de ce peuple. Si la délation s’était effectivement répandue parmi les Hébreux, ils auraient pu avoir perdu le droit de la délivrance. En conséquence, cette faute n’était pas la cause originelle de l’exil – qui remonte quant à elle jusqu’au premier patriarche –, mais elle aurait pu être un facteur déterminant empêchant la concrétisation de la rédemption.
Conscient de cette réalité, Moché comprit, en voyant comment ses faits et gestes avaient déjà été divulgués, que le droit à la délivrance avait peut-être été définitivement perdu.

En vertu du futur
Nous pouvons retenir en conclusion que tout écart de langage est susceptible d’empêcher la rédemption finale, que nous espérons très prochaine. Mais ceci étant, nous ne devons également jamais perdre espoir, car l’heure venue, D.ieu suscitera la délivrance en toute circonstance.
Les grands ouvrages de notre tradition rapportent que l’exil égyptien fut raccourci de quatre cents ans à deux cent dix ans, par le « mérite » de l’oppression : celle-ci était devenue si féroce, que le temps de l’exil fut proportionnellement réduit. A notre niveau également, cette perspective se présente comme une source d’espoir, comme l’écrit le Sfat Emet : « L’exil porte le signe de la rédemption, et plus l’exil est cruel, plus la délivrance sera puissante. » De l’exil égyptien, nous apprenons également que lorsque D.ieu décide de libérer Son peuple, Il le fait en dépit de tous leurs défauts. Et c’est au cœur même de la délivrance, que le peuple juif répare tous ses torts et retrouve ses plus belles qualités.

Par Yonathan Bendennnoune,
Adapté à partir d’un article du rav Moché Reiss, pour Hamodia en hébreu.