Au moment où Moché est mandaté pour délivrer le peuple hébreu, D.ieu lui dit : « Va rassembler les Anciens d’Israël !», (Chémot, 3, 16). Autrement dit, les Anciens devaient être les premiers à entendre l’annonce même de la rédemption, et c’est seulement après que le peuple fut à son tour informé.

Il s’avère donc que dès les premiers instants d’existence du peuple d’Israël, les Anciens reçurent – en leur qualité d’inspirateurs du peuple – un statut tout à fait privilégié. D’ailleurs, le Midrach énonce une pensée de cet ordre : « ‘Va ressembler les Anciens d’Israël’ – ce sont toujours les Anciens qui maintiennent le peuple juif (…). Quand le peuple juif se maintient-il ? Lorsqu’il a des Anciens. Pourquoi ? Parce que lorsque le Temple existait encore, on interrogeait les Anciens pour chaque chose, comme il est dit : ‘Demande à ton père, il te le dira, à tes Anciens, ils te le raconteront’, (Dévarim, 32, 7). Parce que tout celui qui demande conseil à l’Ancien ne trébuche pas ! », (Chémot Rabba 3, 10).

Le jouvenceau et le vieillard

De fait, l’importance accordée aux Anciens est une valeur essentielle dans notre peuple ! Nos Sages en témoignent dans ce texte : « De la même manière qu’un oiseau ne peut voler sans ses ailes, ainsi notre peuple ne peut-il se maintenir sans ses Anciens », (Chémot Rabba 5, 15).
Cet enseignement retint d’ailleurs l’attention de rav ‘Haïm Chmoulevitz, zatsal, qui s’attacha à en approfondir le message (5732, chapitre 35). Il remarque que le monde animal est peuplé d’une multitude d’êtres qui évoluent parfaitement bien, sans pourtant être dotés d’ailes. Or, si l’on devait priver les oiseaux ou l’ensemble de la gente ailée de ce double appendice fondamental qui leur permet de s’élever dans les airs, ils perdraient toute indépendance et seraient même à peine viables.
De la même façon, si le peuple juif devait être privé de ses maîtres, il serait voué à la perte. Car, non seulement il perdrait ses moyens de « s’élever », mais en outre, il finirait par sombrer dans la déchéance. Ce qui apportera un éclairage à cet autre enseignement tiré du Talmud : « Rav Dimi dit : Le prophète Isaïe prononça dix-huit malédictions contre le peuple, et ne fut rasséréné que lorsqu’il ajouta encore : ‘Le jouvenceau sera arrogant envers le vieillard’, (Isaïe, 3, 5) » (Traité talmudique ‘Haguiga, page 14/a).

Dans ce texte talmudique, il apparaît qu’Isaïe reçut une vision prophétique annonçant les pires malheurs qui pourraient survenir dans l’avenir d’Israël. Il eut cette vision où notre peuple serait privé de maîtres en Torah, en Michna et en Talmud, ainsi que de juges capables de statuer en matière de Hala’ha, de rois et de prophètes, etc. Mais ces terribles annonces n’étaient visiblement pas encore à la hauteur de la suprême vision de ce prophète. Car Isaïe ne sentit qu’il se déchargea du poids de sa mission qu’après avoir annoncé la plus terrible des prophéties : « Le jouvenceau sera arrogant envers le vieillard ». Car cette attitude effrontée revient effectivement à ruiner les bases les plus fondamentales du peuple d’Israël !

Lorsqu’il évoque les temps qui précéderont la venue du Machia’h (Ikvéta déMechi’ha), le Talmud mentionne également un phénomène similaire : « Les jeunes humilieront les Anciens, ces derniers devront se lever devant les jeunes gens (…), le fils méprisera son père, la fille se dressera contre sa mère, l’enfant n’aura plus honte devant ses parents (…) », (Traité talmudique Sota, page 49/b). Tels sont les signes annonciateurs de cette période qui précédera la délivrance finale : toute hiérarchie entre les générations sera effacée au point qu’aucun respect ne sera maintenu même au sein des familles !

Moché reçut la Torah du Sinaï et la transmit à Josué…

Dès l’époque du Don de la Torah au mont Sinaï, on remarque qu’un système strict fut instauré, selon lequel un homme ne peut véhiculer les enseignements de la Torah que s’il les a reçus en propre de ses maîtres.
Ainsi, les Anciens se révèlent-ils constituer le canal exclusif par lequel les valeurs de la Torah peuvent transiter jusqu’aux dernières générations. A défaut de quoi, chacun viendrait à donner des interprétations propres, à envisager les choses tel que son esprit subjectif les conçoit, et toute valeur authentique viendrait fatalement à se perdre.

On raconte que quelques années avant son décès, le rav Yaacov Kaminetski se rendit pour une visite en Israël. Dans l’avion qui le ramenait aux Etats-Unis, il se trouva en compagnie d’un secrétaire du grand syndicat Histadrout d’Israël. Le rav était alors d’un âge avoisinant les 90 ans et pendant toute la durée du vol, l’une de ses petites-filles resta à ses côtés en répondant à la moindre de ses demandes.

Ce manège interpella l’homme non religieux. Ne pouvant réprimer sa curiosité, il demanda au maître : « Comment se fait-il que chez vous, les Juifs religieux, le respect des parents soit tellement ancré dans le cœur des enfants ? Moi-même, je n’entretiens avec mes petits-enfants que des rapports très distants, et jamais il ne viendrait à l’esprit de l’un d’eux de m’honorer comme votre petite-fille le fait ! »….

« Cette situation, répliqua le rav Yaacov, découle de notre différence d’approche des générations passées. Dans notre conception du monde, nous avons la conviction que l’homme fut créé par D.ieu, et que notre peuple atteignit son apogée le jour où le Créateur se révéla à lui sur les flancs du mont Sinaï. Par voie de conséquence, plus un homme est proche de cette époque, plus il revêt de l’importance à nos yeux. C’est pourquoi nous manifestons le plus grand respect aux générations passées.

En revanche, dans votre conception des choses, les origines de l’homme se trouvent dans des êtres primitifs proches du singe. Selon vous, l’homme moderne symbolise le progrès, et plus on remonte dans les générations, plus on se rapproche du singe ! Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que les enfants ne respectent guère leurs parents… ».

A cet égard, nous voyons bien que le plus grand mérite de Josué fut précisément d’avoir été « le disciple de Moché ». Car ce faisant, il comprit que son unique privilège résidait précisément dans le fait qu’il était un maillon de la chaîne longue et ininterrompue reliant la révélation du mont Sinaï aux générations du temps présent.

Par Yonathan Bendennnoune en partenariat avec Hamodia.fr