Dans la paracha de Vayéra, la Torah relate la destruction des villes de Sodome et Gomorrhe. La michna des Pirké Avot (ch. 5, 10), qui décrit les différents rapports qu’un homme peut entretenir avec l’argent, attribue l’un d’eux précisément aux valeurs propres à Sodome : « Celui qui dit : ‘Ce qui est à moi est à moi et ce qui est à toi est à toi’ use des manières de Sodome ».

Pour saisir tous les tenants et les aboutissants de cette michna, il convient de reprendre son enseignement à son début :
« Il existe quatre qualités chez l’homme :
Celui qui dit : ‘Ce qui est à moi est à moi et ce qui est à toi est à toi’, fait preuve de vertu moyenne. Certains disent : Celui-là use des manières de Sodome. 

‘Ce qui est à moi est à toi, et ce qui est à toi est à moi’, c’est un ‘am haarets [un homme inculte].
‘Ce qui est à moi est à toi, et ce qui est à toi est à toi’, c’est un homme pieux.
‘Ce qui est à moi est à moi et ce qui est à toi est à moi’, c’est un mécréant ».
Nous avons donc là quatre différentes manières d’envisager nos rapports avec l’argent, allant d’un extrême – la cupidité la plus extrême – à l’autre – la philanthropie la plus absolue. Si cette classification semble parfaitement équilibrée et « géométrique », plusieurs points méritent cependant d’être clarifiés.

Entre laxisme et prodigalité

Nous voyons ainsi que selon le second avis cité au début de la michna, le partage strict et rigoureux des biens – qu’on pourrait aussi bien qualifier de « capitalisation des biens » – est stigmatisé avec la plus grande énergie : les villes de Sodome et Gomorrhe auraient connu la destruction précisément par la faute de cet individualisme poussé à l’extrême. S’il en est ainsi, il en résulte que deux attitudes seulement sont, sinon cautionnées, tout au moins admises par la Torah : la seconde, celle du ‘am haarets, et la troisième, celle de l’homme pieux. 

Or, cette situation est pour le moins surprenante : l’un des fondements de la Torah repose sur le fait que nul n’est tenu d’adopter obligatoirement la conduite la plus rigoriste qui soit, de la même manière que l’on n’exige de quiconque d’opter pour les voies de l’ascétisme et d’une vie d’ermitage. Il existe toujours une conduite conciliant spiritualité et exigences matérielles, que le Rambam, dans ses Hilkhot Déot (ch.1), appelle la « voie médiane ». Or, il semblerait que les règles posées ici par la michna, selon la seconde opinion évoquée, ne correspondent absolument pas à ce modèle : dans nos rapports avec l’argent, il nous est donné soit d’adopter le titre guère flatteur d’am haarets – chez qui la notion de propriété est visiblement très approximative –, soit d’opter pour une générosité inconditionnelle – au point de renoncer à tous nos biens au profit d’autrui… N’y aurait-il donc pas, dans ce domaine également, de « voie médiane » ?
Une seconde question se présente ici à nous : dans cette michna, figurent deux avis dont les visions semblent radicalement opposées, au point où ce que le premier considère comme un modèle souhaité pour la majorité, est vivement réprouvé par le second. Une telle divergence d’avis mérite assurément des explications.

La nécessité du partage

Rav Its’hak Ben Arama, dans son Akédat Its’hak (ch.20), propose de ce fait une relecture de la michna. Il pose comme point de départ une idée procédant selon lui du sens commun : ce que nous avons qualifié plus haut « d’individualisme » ne peut en aucune manière être admis et approuvé par une quelconque éthique. Que chacun se cantonne dans une existence totalement autonome, opposée à toute forme de partage ou même de simple échange, ne peut correspondre à aucun mode d’éthique, et ne peut a fortiori être admis selon un Sage de la Michna. En témoignent ces lignes extraites d’une philosophie se réclamant de la pensée pure : « L’homme pondéré donnera donc en fonction du bien : il donnera d’une façon correcte, c’est-à-dire à ceux qu’il faut, dans la mesure et au moment convenables, et il obéira aux conditions d’une générosité droite » (Aristote, l’Ethique à Nicomaque part. IV). 

De ce fait, avance le rav Ben Arama, force est d’interpréter le « ‘am haarets » de la michna non dans le sens généralement admis, qui est hautement péjoratif, mais dans une approche plus littérale : dans ce contexte, le ‘am haarets n’est autre que le « peuple de la terre », autrement dit la masse populaire. Par conséquent, le fait de dire : « Ce qui est à moi est à toi, et ce qui est à toi est à moi » n’est nullement blâmable, dans la mesure où c’est sur ce principe précisément que se maintient l’équilibre pécuniaire de l’existence, à savoir un climat d’échange et de partage des biens.
Il convient à présent de comprendre pourquoi la première qualité – qui consiste à dire : « Ce qui est à moi est à moi et ce qui est à toi est à toi » – est considérée comme étant « moyenne » dans la bouche de la michna, alors qu’elle contredit l’éthique la plus élémentaire.
C’est qu’en vérité, explique le Akédat Its’hak, la « moyenne » ou encore le « juste milieu » peuvent se concevoir de deux manières : l’une objective, c’est-à-dire n’ayant pour référent que l’objet sur lequel s’inscrivent les extrêmes, et la seconde subjective, qui est en rapport au sujet pensant.
Illustrons ce propos par un exemple concret : lorsqu’un homme aspire à devenir l’être le plus riche de la planète, il pêche par une ambition disproportionnée. A l’extrême opposé, celui qui n’aspire pas même à subvenir à ses besoins les plus élémentaires fait preuve d’une indifférence irréfléchie.

Où se trouve donc le juste milieu ? C’est ici que les deux options, l’une objective et la seconde subjective, s’ouvrent à nous : si l’on prend pour référent l’objet même de l’ambition, à savoir les richesses, le juste milieu sera d’obtenir la moitié de la plus grande fortune du monde, ce qui est évidemment une aberration. Un juste milieu fidèle à la raison sera donc subjectif, et dans ce cas, il reviendra à ambitionner des biens qui soient à la mesure des besoins quotidiens sans jamais déborder dans le superflu.

A la lueur de cette nuance, nous pouvons comprendre que dans nos rapports avec l’argent, et plus particulièrement dans notre manière de le gérer et de le partager, il existe un milieu admis et l’autre réprouvé : le ‘am haarets, qui conçoit le partage des biens comme une nécessité, opte pour un milieu subjectif, c’est-à-dire où les besoins sociaux l’emportent sur les aspirations personnelles et dictent de faire la juste part des choses. Conscient du fait que l’être prévaut sur le bien, cet homme comprend que pour que tous – lui-même inclus – y trouvent leur compte, un échange social s’impose.

A l’inverse, celui qui opte pour un « juste milieu » faisant de la propriété une religion, adule l’acquis au détriment de l’individu. Il ne conçoit aucun partage – pas même s’il devait en tirer profit – sous couleur de préserver les droits de chacun. Loin d’être un « juste milieu », cette doctrine tend au contraire à placer l’argent au centre de toutes les préoccupations.

La faute des habitants de Sodome et Gomorrhe s’inscrit précisément dans cet ordre d’idée : ce n’est pas simplement pour leur manque de générosité et de charité qu’ils furent si sévèrement punis. C’est qu’en vérité, ils avaient institutionnalisé une économie où le bien-être des capitaux primait sur celui des êtres humains.
Par Yonathan Bendennoune, avec l’accord exceptionnel d’Hamodia-Edition Française