Par le Rav Eliahou Elkaïm de la yéchiva Daat Haïm

L’histoire de Yéhouda et Tamar reste obscure pour beaucoup d’entre nous. Seules les paroles de nos maîtres pourront nous aider à découvrir la sainteté dans ce qui semble être trivial.

Dans la paracha de cette semaine, Yaacov, sur son lit de mort, réunit ses douze fils autour de lui pour les bénir. Et chacun d’entre eux, grâce aux paroles de Yaacov, découvre le rôle qu’il aura à jouer dans l’histoire. La bénédiction que Yaacov adresse à Yéhouda, le quatrième de ses fils est particulièrement vibrante.

Par les mots de son père, Yéhouda se voit investit pour l’éternité, lui et sa descendance, de la royauté.

Quels sont les éléments de sa vie qui lui font mériter ce rôle capital ? Et pourquoi l’avoir préféré à ses frères ?

Le Targoum d’Onquelos, qui a été écrit sous l’inspiration de l’esprit divin, nous mène sur une première piste.

« Pour toi Yéhouda, tes frères te rendront hommage (yodouha) » (Genèse 49 ; 8).

« Yéhouda, toi qui a avoué sans être arrêté par la honte, tu mériteras pour cela que tes frères te rendent hommage. »

Intéressant rapport entre le nom de Yéhouda et l’acte qui lui a fait mériter cette bénédiction : Yéhouda et hodaa (aveu) ont la même racine.

La valeur numérique de la royauté
Le Targoum Yonatan ben Ouziel définit la nature de cet hommage :

« Yéhouda toi qui a reconnu ton rôle lors de l’épisode avec Tamar, tes frères te rendront hommage et ils seront appelés Yéhoudim (Juifs) en ton nom. »

Les tossaphistes (auteurs du commentaire des Tossafot sur le Talmud), dans leur commentaire sur la Thora (Daat Zekenim) vont plus loin et ajoutent deux explications :

« 1ère explication : Ils (tes frères) te reconnaîtront comme roi à leur tête, comme cela sera le cas avec David, descendant direct de Yéhouda. D’ailleurs, la valeur numérique (guématria) du mot Yéhouda correspond au chiffre 30, qui est aussi le nombre des qualités nécessaires pour atteindre la royauté (malhout). (Michna Maximes des Pères 6 ; 6 et Talmud Sanhédrin 18a).

2ème explication : Tout le peuple juif sera nommé en ton nom les Yéhoudim (ce qui est traduit de nos jours par Juifs) et le Roi Messie qui viendra nous délivrer sera issu de toi. »

La suite des versets confirme d’ailleurs cette interprétation.

« Le sceptre n’échappera point à Yéhouda, ni l’autorité à sa descendance, jusqu’à la venue du Messie, auquel obéiront les peuples » (Genèse 49 ; 10).

Nahmanide (ad hoc) voit, dans ce verset, la détermination explicite de Yaacov, qui exhorte sa descendance à ne jamais donner la royauté, de façon permanente, à un membre d’une autre tribu que celle de Yéhouda.

Ce que le Targoum et les Tossaphistes mettent en valeur, c’est la caractéristique qui a valu à Yéhouda la royauté.

Cette particularité, c’est sa capacité à reconnaître, à avouer.

Son aveu (hodaa) concerne sa responsabilité dans la maternité de Tamar. Mais en quoi cette hodaa dépasse-t-elle toutes les autres qualités de Yéhouda et de ses illustres frères pour lui faire mériter une telle récompense ?

Pour saisir la portée des paroles de nos maîtres, il faut faire un retour en arrière et tenter des comprendre l’une des parachioth les plus ambiguës de la Thora, celle de Yéhouda et de Tamar.

D’après nos maîtres, (Midrach Berechit Rabba 85 ; 1), c’est lors du sombre épisode de la vente de Joseph par ses frères que D.ieu va créer la lumière du Messie.

En effet, au moment où Ruben, Joseph et Yaacov, chacun pour des raisons différentes, étaient plongés dans une grande souffrance, l’union de Yéhouda et de Tamar eut lieu, union qui donna naissance à la lignée de David, couronnée par la suite par le Messie.

Une veuve désespérée

Apparemment, on ne peut comprendre qu’un événement regrettable à première vue, puisse être lié à la création de l’être le plus saint et le plus glorieux de l’histoire de l’humanité toute entière. Et que D.ieu Lui-même participe à ce plan.

Mais revenons aux faits proprement dits : Yéhouda choisit une épouse, Tamar, pour son fils aîné, Er.

Er est puni par D.ieu à cause de sa mauvaise conduite et Tamar devient veuve pour la première fois.

Yéhouda demande alors à Onan, son deuxième fils, d’épouser Tamar en vertu du lévirat, dans le but d’assurer une postérité à son frère.

Mais Onan va lui aussi être puni pour son attitude, comme la Thora le précise, et Tamar devient veuve pour la deuxième fois.

Yéhouda doit alors demander à son troisième fils Chéla d’épouser Tamar, mais il craint de le faire, après avoir perdu ses deux premiers enfants. Il demande alors à Tamar d’attendre que Chéla, encore enfant, grandisse.

Sur ces entrefaits, l’épouse de Yéhouda décède et Tamar comprend que son beau-père n’a pas l’intention de lui faire épouser Chéla, ce dernier ayant atteint un âge où il pouvait se marier et Yéhouda n’étant toujours pas intervenu.

Elle apprend alors que son beau-père est parti tondre ses brebis à Timna.

Elle décide alors de s’asseoir au carrefour des deux sources, sur le chemin de Timna.

Yéhouda, en revenant chez lui, passe par ce carrefour, mais ne reconnaît pas sa belle-fille, qui s’était voilée, et pense qu’il s’agit d’une prostituée.

Il s’approche d’elle en acceptant ses conditions : il devra lui remettre en gage son sceau, son cordon et son bâton. Et c’est ce qu’il fait.

Plus tard, il tente de récupérer son gage mais ne parvient pas à retrouver les traces de cette femme.

Quelques mois plus tard, on lui annonce que Tamar est enceinte. Il dit : « Emmenez-la et qu’elle soit brûlée ! » (Genèse 38 ; 24)

Alors qu’on l’emmène pour l’exécuter, elle fait dire à son beau-père qu’elle se trouve dans cette situation déshonorante par le fait de l’homme à qui appartient les objets qu’elle envoie : un sceau, un cordon et un bâton.

Immédiatement, Yéhouda reconnaît ses propres affaires et déclare : «Elle est plus juste que moi, car il est vrai que je ne l’ai pas donné à Chéla mon fils. » (Genèse 38 ; 26)

Texte très énigmatique et pour le moins difficile à comprendre…

Grâce à nos maîtres, nous allons découvrir la grandeur d’âme et la pureté sans précédent de Yéhouda et de Tamar.

Mais rapportons-nous d’abord au ‘Hafets ‘Haïm, qui cite le Midrach sur le verset : « Il (Yéhouda) se dirigea son côté (de Tamar) » (Genèse 38 ; 16).

« Rabbi Yohanan dit : ‘Yéhouda pensait s’éloigner mais D.ieu lui envoya l’ange préposé à l’envie. Ce dernier dit à Yéhouda : « Où vas-tu ? D’où seront issus les rois d’Israël ? Et d’où viendront les grands dirigeants (guedolim) ? Il se dirigea de son côté, contre sa volonté, et sous la contrainte.’ » (Berechit Raba 85 ; 8).

Pourquoi fallait-il que les choses se passent de cette façon ? Et qu’est-ce que la Thora nous enseigne à travers ce récit ?

Tromper l’ennemi

Le ‘Hafets ‘Haïm répond à ces questions en disant que les forces du mal, crées par D.ieu, s’acharnent particulièrement pour empêcher la réalisation de ce qu’il y a de plus haut et de plus sublime dans notre monde.

Le seul moyen pour éviter à leurs interférences de nuire et de remettre en cause le but même de la création, est de tromper ces forces nuisibles.

Le déroulement de cette affaire, par le fait même de sa forme peu élégante, va induire le Satan en erreur, et lui faire penser qu’il s’agit d’une aventure banale et sans enjeu fondamental. Ou mieux encore, une affaire où le mal agit déjà.

Ainsi, il n’interviendra pas pour détruire, ni même porter atteinte, aux intentions et à la sainteté des protagonistes (‘Hafets ‘Haïm Al Hathora ad hoc).

Mais intéressons-nous maintenant à la personnalité de Tamar.

D’après le Midrach (Berechit Rabba 85 ; 10), Tamar était la fille de Sem, fils de Noé. (D’après certaines opinions, elle était sa petite fille.)

Sem fut le détenteur de la vérité divine, il la diffusa et l’enseigna durant une très longue période. Par cette caractéristique, son statut était équivalent à celui du Cohen (prêtre).

Sem était considéré comme le Gadol Hador (grand de sa génération) et fut le maître des patriarches.

Pour sa part, Tamar avait atteint un niveau de pudeur (tsniout) extraordinaire, comme en témoignent nos maîtres : Yéhouda n’a même pas reconnu sa voix quand il la rencontra au carrefour, pour la simple et bonne raison qu’il ne l’avait jamais entendue, tant elle était pudique. Et cela même avec ses plus proches.

C’est la raison pour laquelle elle méritera d’être l’ancêtre de toute la lignée de David et du Messie.

Pureté absolue

Mais alors, comment comprendre l’initiative de Tamar de s’asseoir sur la route de Timna ?

C’est que justement, loin d’être l’expression d’un manque de pudeur, cette action montre la grandeur de Tamar, qui alla contre sa nature, surpassant son tempérament.

Parce qu’elle savait qu’elle devait participer à la création de la lumière du Messie, qui descendrait de la famille de Yéhouda, et qu’elle y aspirait de toute son âme, elle fit preuve d’une abnégation totale (Messirout nefech) et d’un contrôle du caractère qui prouvent la pureté absolue de ses sentiments.

Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, cette union ne faisait absolument pas partie de ce que la Thora définit comme « union interdite».

Elle était au contraire l’accomplissement d’une mitsva, celle du Lévirat.

Nahmanide développe longuement la notion de Lévirat. La réparation (Tikoun) la plus complète pour celui qui quitte ce monde sans laisser de descendance est que l’un de ses proches parents épouse sa veuve et qu’elle mette au monde un fils, qui assurera la continuité de cette famille.

Avant la révélation sinaïtique (Matan Thora), cela pouvait être également le père du défunt. Par la suite, cette mitsva fut limitée aux frères du défunt. C’est ce que Yéhouda avait déjà découvert à travers sa perception des secrets de la Thora. (Nahmanide Genèse 38 ; 7).

Sur le chemin de son supplice

Yéhouda, ignorant totalement l’identité de la femme dont il s’était approché, ne pouvait imaginer qu’il s’agissait de Tamar.

C’est pourquoi, lorsqu’on lui annonçât que Tamar attendait un enfant, il ne pouvait concevoir qu’une seule chose : elle était tombée dans la débauche.

D’après le Midrach (Yalkouth Chimoni chap. 145), c’est un véritable tribunal qui fut constitué pour la juger. Ce tribunal était composé de Yéhouda, d’Isaac et de Yaacov.

Et ce fut Yéhouda qui proposa la peine que l’on devait infliger à Tamar. Cela est dû à la loi juive (halakha) qui stipule que dans les cas de dîné néfachot (jugement par lequel la peine de mort est prononcée), c’est le plus jeune des juges qui commence à suggérer la sentence qu’il considère comme juste.

Cette halakha est expliquée ainsi : si le plus âgé commençait à parler, les plus jeunes pourraient ne pas oser exprimer leur opinion, par déférence envers leurs aînés. (Talmud Sanhédrin 35).

Mais pourquoi une peine si lourde ?

Tamar, parce qu’elle était la fille de celui qui était considéré comme prêtre et comme gadol Hador, et qu’elle était aussi la belle-fille de Yéhouda, ne pouvait être jugée comme une autre femme.

En revanche, et pour sa défense, elle aurait pu affirmer immédiatement que son état avait pour cause Yéhouda. Mais elle ne le fait pas.

Pour ne pas humilier Yéhouda, elle préfère, et cela jusqu’au dernier instant, être brûlée, elle et les deux jumeaux qu’elle attend.

Alors qu’elle est déjà sur le chemin de son supplice, elle envoie un message allusif à Yéhouda, lui demandant de reconnaître ses gages.

De cette conduite hors du commun, nos maîtres ont déduit une halakha : « Il est préférable pour l’homme d’être jeté dans un brasier plutôt que d’humilier son prochain en public » (Talmud Sota 10b ; Baba Metsia 59a).

Mis devant la vérité, Yéhouda se lève et déclare : Tzadeka mimeni ! (Elle est plus juste que moi !)

Dans son ouvrage « Sam Dere’h », le Rav Simha Zissel Broïde, Roch Yéchivat ‘Hevron zatsal, fait une remarque très intéressante.

Prête à sacrifier sa vie

La qualité qui valut à Tamar l’insigne honneur de devenir l’ancêtre du Messie fut sa grande pudeur.

Quant à la raison qui justifie que la royauté revienne à Yéhouda, c’est le fait d’avoir reconnu son acte.

Mais à priori, la force de Tamar, prête à sacrifier sa vie et celle de ses futurs enfants, et malgré sa conviction profonde qu’elle portait en elle la dynastie des rois d’Israël, et cela pour ne pas humilier Yéhouda, témoigne d’une grandeur d’âme bien supérieure à celle de ce dernier.

En effet, quand il connaît la vérité, n’est-il pas normal qu’il intervienne pour sauver trois âmes (celle de Tamar et de ses deux jumeaux) ?

Pou comprendre l’épreuve immense à laquelle Yéhouda a dû faire face, il faut se remettre dans le contexte de cette aventure.

Yéhouda était l’un des grands de la génération. Il siège avec Isaac et Yaacov, et c’est lui qui suggère la sentence contre Tamar, parce que cette dernière a causé une honte terrible à sa famille, comme le dit Nahmanide.

Pourtant, faisant fi du qu’en dira-t-on, il va reconnaître qu’il est à l’origine de ce drame. Pourtant, il aurait pu se justifier intérieurement car il sait que c’est un ange qui l’a obligé à agir de la sorte, le privant littéralement de son libre-arbitre.

Il aurait pu se taire, en pensant à la profanation du Nom divin (‘hiloul Hachem) sans précédent qui découlera de cet aveu.

Qui croira que c’est un ange qui l’a fait agir ainsi ?

Il aurait pu également en vouloir à Tamar, qui a entraîné cette situation impossible.

Pour ce qui est du sort de Tamar, il aurait pu trouver un moyen de lui accorder une amnistie, sans en préciser les raisons véritables.

Mais Yéhouda est à la hauteur de son épreuve. Devant la vérité, il ne fait aucun calcul.

Nos maîtres nous ont dévoilé que c’est à ce moment-là que Yaacov perçoit dans cette attitude les aptitudes indispensables pour être à l’origine de la royauté dans le peuple juif.

Car la vertu essentielle d’un roi juif est d’être au dessus de toute considération, intérêt ou calcul, qui ne soient pas liés à la recherche du la vérité, du Bien absolu et de la volonté divine.

Cet aveu (hodaa), loin de l’humilier, va valoir à Yéhouda de mériter l’investiture de son père Yaacov comme dirigeant du peuple d’Israël.

D.ieu a préparé pour Yéhouda et Tamar l’opportunité de prouver, à travers leur épreuves respectives, qu’ils étaient à la hauteur de leur mission : participer à la création de la lumière du Messie.

Et ils ont parfaitement saisi cette chance. Quelle grandeur se cache derrière leur conduite !

Les mots du Targoum Yonatan Ben Ouziel sont marquants.

Le peuple juif dans son ensemble va être nommé au nom de Yéhouda car cette aptitude à reconnaître la vérité en toute circonstance doit être sa caractéristique pour toujours.