Le plus sage d’entre les hommes déclare : « Retourne [la Torah] dans tous les sens, elle t’élèvera », (Proverbes, 4, 8). Selon Rachi, d’après le Talmud (Méguila, page 18/a), cela signifie que l’homme doit « creuser » et retourner la Torah dans toutes les sens pour y découvrir ses merveilles.

Cette prescription du roi Salomon apparaît également ici : « C’est pourquoi les premiers maîtres du peuple juif sont appelés des ‘Sofrim’ [des hommes qui comptent], parce qu’ils comptaient toutes les lettres de la Torah », (Traité talmudique Kiddouchin, page 30/a). En effet, l’amour considérable que ces hommes avaient pour la Torah les portait à estimer non seulement ses enseignements, mais aussi chacune de ses lettres, au point de les compter comme des pierres précieuses !
Le rav ‘Haïm de Volozhin et son frère, le rav Zalman, étaient deux disciples de prédilection du Gaon de Vilna. Si le rav ‘Haïm était d’une immense érudition, on disait du rav Zalman qu’il était d’une grandeur proprement inouïe. Tout le monde voyait en lui un futur pilier du peuple juif. Malheureusement, les desseins du Ciel étaient tout autres : à peine âgé de 32 ans, le rav Zalman rendit son âme au Créateur.
Et de fait, du vivant même de son frère, le rav ‘Haïm ne tarissait d’éloges à son sujet. Or malgré tout, il répétait souvent que toute l’érudition du rav Zalman n’arrivait pas à la cheville de celle du Gaon de Vilna. Ces déclarations ne manquaient pas de susciter l’étonnement : quelle érudition peut-on encore ajouter à celle d’un homme qui maîtrise toute la Torah sur le bout des doigts ? Mais la réponse du rav ‘Haïm n’était pas moins pertinente : « Certes, mon frère connaît la Torah de Alef à Tav, mais il ne la connaît que dans ce sens. Le Gaon de Vilna, quant à lui, la connaît aussi bien dans un sens que dans l’autre ! ».

Ce n’est pas une chose vaine !

En vérité, ces maîtres ne se contentaient pas de recenser les lettres de la Torah : ils s’efforçaient de pénétrer la signification de chacune d’elles. Cela apparaît dans un texte qui complète celui du Talmud, évoqué plus haut : « Ils comptaient toutes les lettres de la Torah et les interprétaient » – autrement dit, ils s’évertuaient à découvrir toutes les dimensions que recèle chaque syllabe de la Torah.
Cette approche de la Torah apparaît en fait explicitement dans le verset : « Prenez à cœur toutes les paroles que Je vous dicte en ce jour (…), car ce n’est pas pour vous une chose vaine », (Dévarim, 32, 46-47). Ce verset exprime l’un des principes élémentaires du judaïsme selon lequel chaque mot – et même chaque lettre – de la Torah possède une signification et renferme des dimensions incommensurables. La Torah étant la Science divine par excellence, elle est donc infinie et jamais un homme – en tant qu’être engoncé dans la matière – ne parviendra à l’appréhender dans sa totalité…
Le début et la fin de la phrase…
Sur ce thème, une perspective remarquable fut dévoilée par l’auteur de l’ouvrage Mégalé Amoukot. Nos Sages révèlent ainsi que les deux mots du verset « Daroch Darach » (Moché s’est renseigné – Vayikra, 10, 16) sont le milieu exact des mots de la Torah. C’est-à-dire que le mot « daroch » appartient à la première moitié de la Torah, et le mot « darach » à la seconde. Le Mégalé Amoukot ajoute que, par tradition, nous savons que le premier mot doit figurer, dans les rouleaux de la Torah, à la fin d’une ligne et le second mot au début de la ligne suivante. Pour ce maître, cela constitue une allusion à l’éternité de la Torah : même après que l’homme pense avoir interprété [darach] l’ensemble de la Torah – c’est-à-dire qu’il considère être arrivé au bout de la « ligne » de ses connaissances –, il doit savoir qu’il se trouve en vérité au tout début de son étude et qu’il doit sans cesse reprendre ses interprétations !

 

Ceux qui connaissent Ton Nom

Cette perspective ouverte sur l’immensité infinie du texte biblique doit dissuader l’homme d’éprouver le moindre orgueil à l’égard des connaissances accumulées, dans la mesure où celles-ci restent infimes par rapport à l’ampleur de la Torah. En outre, ceci doit nous encourager à persévérer dans notre étude et ne jamais se suffire de notre « acquis » en la matière.
C’est l’une des leçons que nous enseigne la section relative à la Vache rousse. Comme nous le savons, la mitsva de la Vache rousse appartient au domaine des ‘houkim, les décrets impénétrables par l’esprit humain. Nos Sages écrivent que le roi Salomon avait justement dit à son sujet : « Je pensais devenir sage, mais la sagesse est restée loin de moi » (L’Ecclésiaste, 7, 23). Après avoir sondé toutes les facettes de la Torah, le roi Salomon arriva à la conclusion que malgré tous les talents susceptibles d’être déployés par l’homme, jamais il ne pourra pénétrer la signification des préceptes de la Torah. Ceci, à l’image de la Vache rousse qui symbolise la profondeur incommensurable des enseignements de la Torah.
Se fondant sur les paroles du Mégalé Amoukot, le Bné Issakhar ajoute à ce sujet une remarque intéressante. D’après lui, le fait que les mots « Daroch darach » apparaissent sur deux lignes distinctes constitue une « allusion adressée à l’homme, afin que jamais il ne se dise : ‘Me voilà arrivé au bout de mes capacités, je vais donc cesser de m’échiner à apprendre davantage, puisque cela n’est pas dans mes moyens !’. Que personne ne pense ainsi : au contraire, il faut rechercher de nouvelles interprétations; et le Saint béni soit-Il offrira à l’homme une force supplémentaire, qui permettra à son esprit et à son âme de découvrir davantage ! » (cité dans l’ouvrage Igra déPirka, dans les annexes à la fin du livre).
Dans le sillage de ces explications, l’auteur du Bné Issakhar enchaîne avec l’idée suivante : « A mon sens, cela apparaît dans le verset : ‘Ceux qui connaissent Ton Nom auront confiance en Toi (…)’ (Psaumes 9, 11) – les hommes qui savent que la Torah est composée de tous les Noms du Saint béni soit-Il et qui comprennent donc que jamais on n’arrivera à la connaître dans son intégralité. Ces hommes ont néanmoins confiance en Toi et s’obstinent à la découvrir et à l’interpréter toujours plus profondément. Car ils savent que, ce faisant, la Torah les renforcera, attendu que ‘(…) Tu n’abandonneras pas ceux qui réclament [dorchékha] Ton Nom’ – Tu n’abandonnes pas ceux qui comprennent le sens des mots ‘Daroch Darach’ ! ».
Par
Yonathan Bendennnoune ( Hamodia.fr)