(ג) אַנְטִיגְנוֹס אִישׁ סוֹכוֹ קִבֵּל מִשִּׁמְעוֹן הַצַּדִּיק. הוּא הָיָה אוֹמֵר, אַל תִּהְיוּ כַעֲבָדִים הַמְשַׁמְּשִׁין אֶת הָרַב עַל מְנָת לְקַבֵּל פְּרָס, אֶלָּא הֱווּ כַעֲבָדִים הַמְשַׁמְּשִׁין אֶת הָרַב שֶׁלֹּא עַל מְנָת לְקַבֵּל פְּרָס, וִיהִי מוֹרָא שָׁמַיִם עֲלֵיכֶם:
«Antigonos de So’ho reçut la Thora de Simon le Juste. Il disait: ‘Ne soyez pas comme des serviteurs qui servent leur maître afin de recevoir un salaire. Soyez comme des serviteurs qui servent leur maître sans attendre aucune rémunération, et soyez pénétrés de la crainte de D.ieu.’» (Chapitre 1, Michna 3)
Conclusion de notre étude sur la troisième Michna, nous allons tenter de répondre à l’une des questions existentielles le plus épineuses…
L’une des interprétations de Rabbi ‘Haïm de Volozhine sur cette Michna comporte des enseignements d’une telle importance que nous le citons in extenso.
Rabbi ‘Haïm suit au départ l’interprétation de Rachi.
Ce dernier comprend le terme ‘prass’ (rémunération), utilisé par Antigonos, comme signifiant la bénédiction divine promise à ceux qui accompliront les mitsvoth de la Thora.
Cette bénédiction qui a été donnée par D.ieu à plusieurs endroits dans l’Ecriture, notamment dans la paracha de Bé’houkotaï et celle de Ki tavo, est adressée à l’homme et concerne les bienfaits du monde matériel (olam hazé) dont il jouira s’il accomplit la volonté de D.ieu.
Nous avons déjà précisé dans nos précédentes études qu’il ne s’agit pas d’une rémunération pour l’accomplissement des commandements, mais d’une conséquence naturelle des actions des hommes.
En effet, en accomplissant la volonté divine, les hommes suscitent une abondance (chéfa) dans les sphères célestes qui est retransmise à notre monde.
Ainsi, ces derniers jouiront de la prospérité et de la bénédiction divine, conditions favorables pour accomplir mieux encore la volonté du Créateur.
Injustice apparente
D’après Rabbi ‘Haïm, Antigonos s’adresse ici à ceux qui veulent exercer l’attribut de bonté (guemilouth ‘hassadim) sous sa forme la plus élevée.
Comme nous l’avons vu dans la deuxième Michna, cet attribut de bonté est le troisième pilier sur lequel repose le monde.
Mais pour bien comprendre la pensée d’Antigonos, il nous faut tenter d’abord de répondre, au moins partiellement, à l’une des questions existentielles les plus épineuses.
En effet, alors que D.ieu promet des bénédictions matérielles à ceux qui accompliront Sa volonté, comment comprendre que bien souvent, dans la réalité, ceux qui sont attachés aux commandements divins sont confrontés à de grandes difficultés financières, alors que d’autres, qui ne se soucient guère d’un quelconque rapprochement spirituel, jouissent pour leur part d’une confortable prospérité?
Cette observation fait évidemment partie de toute la problématique de «tsadik vera lo, racha vetov lo»: le juste souffre en ce monde alors que le méchant vit paisiblement.
Cette question fut déjà soulevée par Moïse à D.ieu Lui-même, et elle touche aux secrets les plus subtils du plan divin.
Et le problème devient encore plus difficile à comprendre quand il touche les domaines matériels.
En effet, c’est la Thora elle-même qui promet à ceux qui accomplissent la volonté divine qu’ils jouiront de la prospérité en ce monde.
Pour tenter de donner un élément de réponse à cette apparente injustice, Rabbi Haïm cite le Talmud(Berahot 17b) :
«L’humanité toute entière est nourrie par le mérite (bichvil) de Mon fils Hanina (Rabbi Hanina ben Dossa). Et Hanina se suffit de quelques caroubes pour sa subsistance toute une semaine durant.»
Rabbi Haïm cite un commentateur célèbre, le Chlah, qui interprète le terme bichvil dans le sens de sentier (chvil).
Selon cette interprétation, on comprend que Rabbi Hanina est le canal par lequel l’abondance céleste parvient à toute l’humanité, alors que lui-même se suffit du minimum vital.
C’est que D.ieu, dans Sa bonté infinie, veut que le monde reçoive sa subsistance. Mais comment y parvenir quand seuls quelques individus agissent de façon à créer le chéfa (abondance) dans les sphères célestes?
Le Talmud nous dévoile le secret:
D.ieu utilise le chéfa créé par les justes pour nourrir tous les autres.
Et cela au point de ne leur laisser que le minimum qui leur permet de subsiter.
Nous pouvons à présent comprendre ce que le Talmud enseigne:
«Le juste jouira de la part du méchant dans le monde futur (‘Hagiga 15a).
En effet, cette situation dans le monde futur est une compensation du fait qu’en ce monde, le méchant a profité et vécu sur le compte du juste en utilisant le chéfa créé par les actes de ce dernier pour vivre.
De son côté, le juste, qui accepte cette situation voulue par le Créateur, atteint le niveau le plus élevé de guemilouth ‘hassadim (bonté).
Toutes les autres formes de bienfaisance ne peuvent être comparées à cette bonté très spéciale, qui les surpasse toutes.
Miracle
Deux textes du Talmud concernant le même Rabbi Hanina ben Dossa prennent tout leur sens à la lumière de cette interprétation.
Un premier texte se trouve dans le traité de Taanit (25a):
«L’épouse de Rabbi Hanina ben Dossa avait l’habitude d’allumer son four à vide chaque veille de Chabbath, car elle ne disposait que de quelques caroubes et n’avait donc pas les moyens de faire du pain.
Mais elle était gênée de cette situation, et voulait laisser croire à ses voisines qu’elle disposait d’assez d’argent pour préparer les ‘haloth en l’honneur du chabbath.
Une voisine mal intentionnée décida de mettre les choses au clair. Elle savait qu’ils n’avaient pas de farine pour fabriquer du pain, elle voulait donc savoir pourquoi ils allumaient le four.
Elle vint donc frapper à leur porte au moment où la fumée sortait déjà du four.
Par honte, l’épouse de Rabbi Hanina se réfugia au grenier, et un miracle se produisit:
La voisine aperçut un four rempli de pain et une pâte déjà prête sur la table!!
Elle appela: «Madame, venez vite sortir vos pains du four, ils sont en train de brûler!»
(…) L’épouse de Rabbi Hanina demanda à son mari:
« - Jusqu’à quand allons-nous souffrir ainsi?
Mais que faire? lui répondit-il.
Implore D.ieu pour qu’Il nous envoie notre subsistance.»
C’est ce que fit Rabbi Hanina. Allant sur le chemin, une main céleste lui présenta un pilier de table en or.
Grâce à ce ‘trésor’, ils auraient de quoi vivre. Il rentra chezlui et raconta ce miracle à sa femme.
Une main céleste
La nuit même, elle fit un rêve où elle vit des justes assis autour de tables en or ayant trois pieds, alors que son mari et elle étaient attablés devant une table à deux pieds seulement.
Lorsqu’elle lui raconta son rêve, Rabbi Hanina lui demanda:
« - Es-tu prête à ce que la table des justes soient entière alors que la nôtre n’aura que deux pieds?
Non, lui répondit-elle. Prie donc pour que ce pied en or soit repris par le Ciel.»
C’est ce qu’il fit et sa requête fut exaucée. La même main céleste vint reprendre son présent.»
Quel est le sens caché de cet épisode?
En acceptant ce présent du Ciel, Rabbi Hanina allait causer une diminution de l’abondance dont jouissait l’humanité et qui existait grâce à son seul mérite.
Et de fait, il perdait le niveau extraordinaire de bonté ‘hessed qu’il avait atteint, et qui lui aurait fait mériter d’être assis dans le monde futur à une table à trois piliers d’or.
Le troisième pilier étant, on l’a compris, celui de Guemilouth ’hassadim.
C’est ce que son épouse réalisa et c’est la raison pour laquelle elle le supplia de renoncer à cette richesse qui leur aurait fait perdre leur niveau spirituel.
Un deuxième texte dans Bera’hot (17b) se rapporte également à Rabbi Hanina ben Dossa et il cite un verset du prophète qu’il interprète comme faisant allusion au célèbre tana:
«Ecoutez-moi, hommes de cœur puissant (abirei lev), si éloignés du don aux pauvres (tsédaka)?» (Isaïe 46 12)
Comment le Talmud peut-il dire que Rabbi Hanina était éloigné de la tsédaka?
C’est que Rabbi Hanina avait atteint un tel niveau, qu’il avait choisi de nourrir l’humanité toute entière par son mérite, renonçant même à accomplir la tsedaka la plus naturelle, celle qui consiste à nourrir ses propres enfants (Talmud Ketoubot 50a).
Cette forme de guemilouth ‘hessed dépassant toutes les autres, il est prêt à renoncer à la possibilité de faire lui-même la tsedaka.
Il n’en a pas les moyens, alors que c’est lui qui est à l’origine de toute l’abondance en ce monde!
Occasion unique
C’est, selon Rabbi ‘Haïm de Volozhine, le sens du message d’Antigonos, qui demande à ceux qui veulent atteindre le plus haut niveau de bonté:
«Soyez prêts à renoncer à la bénédiction divine qui vous revient pourtant de droit, et préférez en faire jouir l’humanité. Vous atteindrez ainsi le plus haut niveau spirituel.»
En réalité, l’homme qui attend la bénédiction divine dans l’intention de permettre à D.ieu de manifester Sa bonté infinie en déversant le chéfa sur le monde, agit de façon tout à fait louable, car c’est le but même de la création.
Et il existe un seul moyen de vérifier si le mobile de ses actions est bien de permettre à D.ieu de déverser Sa bonté sur notre monde ou si l’objectif est de profiter de cette abondance pour soi-même: être prêt à ce que cette bonté divine se manifeste au profit d’autres que soi-même.
Pour illustrer cette notion, on raconte qu’un jour, le Gaon de Vilna s’est vu proposer un étrog d’une qualité rare, à la condition que le mérite de l’accomplissement de cette mitsva revienne uniquement au propriétaire du étrog.
Loin d’être choqué par une telle proposition, le Gaon se réjouit de cette possibilité qui lui était offerte d’accomplir, occasion unique, la maxime d’Antigonos à la perfection.
Grâce à Rabbi ‘Haïm de Volozhine, nous pouvons désormais comprendre sous un angle nouveau ce qui avait semblé contredire les mots mêmes de la Thora.
En réalité, le juste accepte en toute conscience de ne pas jouir des fruits de son mérite, préférant que l’humanité en profite et que D.ieu manifeste Sa bonté infinie en ce monde.