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La Modernité de l'idôlatrie Version imprimable Suggérer par mail
 

Par le Rav Moché Tapiero de la yéchiva

L’existence d’Abraham est marquée par deux gestes capitaux qui définissent pour toujours l’essence d’Israël : la longue migration vers Israël et le bris des idoles. Avant même d’entreprendre sous l’impulsion du Commandement son interminable exode, Abraham se serait distingué par sa lutte contre l’idolâtrie. Un apologue midrashique relate comment il avait brisé toutes les idoles de son père Térah, grand prêtre à Ur Casdim (Rashi sur Gen. 11,28.).

Il va sans dire que ces deux gestes relèvent du même : manifestation d’un mouvement d’étrangéisation. L’exode d’Abraham n’est pas nomadisme mais expression d’un arrachement au terroir et à la civilisation. Le bris des idoles est le premier moment d’étrangéisation par lequel l’hébreu se sépare à jamais de la civilisation païenne. Coupure décisive qui marque pour toujours la solitude d’Israël.

L’hébraïsme né de cet arrachement au paganisme local s’expose inévitablement à la haine barbare qui aujourd’hui encore réveille les passions.

Pour la tradition juive l’opposition aux idoles et à leur culte caractérise plus que tout autre geste le mouvement essentiel de la migration abrahamique. La destruction des idoles constitue encore l’un des commandements du Livre, mais accompli par le premier des hébreux ce geste ouvrait la voie pour accéder à l’espace du Commandement.

Fils d’Abraham, tous les représentants d’une humanité encore soucieuse de l’origine sont invités à renouveler sans cesse la lutte contre les idoles.

Encore aujourd’hui l’étrangéisation passe par la rupture avec la civilisation idolâtre.

Quiconque parmi les nations voudra accéder au rang d’étranger-résident devra en premier lieu rompre avec la culture idolâtre. Plus encore, le juif en tant qu’il désigne le sujet qui a poussé jusqu’à son terme le mouvement d’étrangéisation est défini par son opposition à l’idole (Talmud Méguila 13a).

Mais n’y a-t-il pas là quelque archaïsme dépassé ? comment concevoir l’actualité de la lutte contre l’idolâtrie dans un monde démystifié, au sein d’une humanité qui ne croit plus aux légendes des dieux nombreux ?

Le refus de la hauteur

Soulignons quelques évidences sur le fonctionnement de l’idole.

La forme de bois, de métal ou de pierre forgée par l’homme n’est jamais prise comme la personnification de la divinité. C’est parce qu’elle la réduit à une telle aberration que la conscience commune réfute l’idolâtrie avec tant de mépris. Comment l’homme qui se sait l’artisan de ces formes pourrait-il croire à leurs essences divines !

L’idolâtrie censurée par le commandement biblique consiste dans un culte adressé à l’une des créatures alors même que l’adorateur ne les reconnaît pas comme divinité et a conscience de l’existence de Dieu (Rambam, lois sur l’idolâtrie chap. 2 art.1). En réalité l’idole sert uniquement de relais dans la relation de l’homme au dieu qu’elle est censée représenter.

Pour autant elle n’est pas réduite à une simple image représentant un dieu retiré dans les hauteurs célestes. L’artisan façonne un visage et demande au dieu d’y élire demeure.

L’idole assure ainsi de la présence et de la disponibilité du divin. Elle répond au besoin de s’affranchir de cette distance insurmontable entre Dieu et l’homme, distance que la relation authentique ne résorbe aucunement.

L’idole permet d’inscrire le dieu dans le monde, de l’intégrer dans la geste de l’être. Elle exprime l’équivoque d’une recherche d’élévation mais d’un refus de la transcendance, rêve utopique d’une hauteur située encore dans les limites de l’espace.

Paradoxe exprimé à travers la définition biblique de l’idolâtrie comme ‘culte des étoiles’. Ce n’est pas le caractère répandue de ce type de culte qui justifie la pertinence de la formule mais le fait qu’elle exprime parfaitement la recherche du point le plus élevé situé encore dans les limites du monde.

A travers l’idole s’opère le mouvement contraire à celui de l’éthique. Dénouant la description du visage comme assemblage d’yeux, de nez, de bouche, la visée éthique pointe l’au-delà, l’insaisissable, le pur trou dans le monde. L’idolâtre s’efforce au contraire à ramener l’au-delà dans les limites de son monde. L’idole est visage où la Face s’ef-Face pour laisser lieu à la plasticité des traits qui enferme et retient l’être.

Genèse de l’idolâtrie

Les modalités du développement de l’idolâtrie décrites dans la tradition soulignent bien qu’elle répond à l’exigence première d’une totale présence du divin. Trois stades y sont présentés :

1. L’attitude idolâtre a été initiée par le sentiment que l’homme devait rendre hommage à tous les éléments lunaires dont les cycles régentent la tenue du monde. Le culte divin passerait aussi par un culte rendu à ses puissants serviteurs.

Comme toute erreur, irréductible à un simple dysfonctionnement logique, il faut y repérer un recul des subjectivités, un échec existentiel.

Le culte est recherche de proximité -ce qu’enseigne la similitude sémantique du Korban et du Kirouv- mais celle-ci ne signifie pas la distance spatiale la plus petite. Elle est possibilité pour le sujet d’un arrachement à l’être, d’une ressemblance exprimée par le visage. Une subjectivité défaillante n’entendra pourtant la proximité que comme l’effort de réduire la distance avec le très-Haut. Le culte sera affaire de relais, intervention auprès de substances plus proches de Dieu que ne puisse jamais l’être l’homme.

2. On en vint alors -second moment de cette dérive- à façonner des images représentants ces éléments et à leur rendre un culte. Approfondissement de l’intimité avec le divin qui n’appartient plus seulement à l’ordre cosmique mais devient saisissable, à portée de main. Nouvelle torsion apportée au rapport avec le divin ; elle lui sera fatale.

3. Elle engendrera en effet l’oubli total de Dieu. Les esprits les plus faibles se limitant aux seuls cultes des idoles, les autres assimilant la divinité aux puissances lunaires.

La civilisation de l’image

L’idolâtrie est bien affaire d’un paganisme qui en définitive atteste d’une impuissance radicale de sortir du monde. Le contemporain refuse la hauteur du divin parce qu’il se complaît à vivre à même la terre.

Existence profondément enracinée dans une geste naturelle. Réduction de l’existence au seul cycle d’une vie biologique. Mort du sujet.

Le culte de l’image qui caractérise la civilisation moderne est réelle idolâtrie. L’image stoppe le mouvement des choses, inscrit la réalité dans les limites du monde. Aucune échappée n’est offerte, aucun au-delà ne se laisse pressentir.

L’idolâtrie se révèle d’une intense actualité se laissant débusquer derrière les multiples formes de la conscience moderne. Car le paganisme n’est pas qu’un culte à de multiples divinités. C’est avant tout l’esprit local, le nationalisme dans ce qu’il a de cruel et d’impitoyable, c’est-à-dire d’immédiat, de naïf et d’inconscient.

La lutte contre l’idolâtrie est arrachement au paganisme, refus de toute forme d’enracinement ; elle initie ainsi tout mouvement d’étrangéisation.

   

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