Pourquoi ce paragraphe, se demande Rachi (infra sous verset 12) en citant le Midrach, fait-il immédiatement suite au chapitre consacré aux remontrances ?

Quand les enfants d’Israël ont entendu les « cent moins deux » malédictions contenues dans ce chapitre, répond-il, ils ont été terrorisés à l’idée de ne pas être capables d’obéir à l’ensemble des commandements de la Tora. C’est pourquoi Moché les a rassurés en leur disant :

« Vous avez souvent irrité Hachem sans qu’Il vous ait exterminés, puisque, comme vous le constatez : “vous vous tenez debout aujourd’hui”. »

La raison pour laquelle, explique Rav Ya‘aqov Emden, Rachi et le Midrach parlent de « cent moins deux » malédictions et non de quatre-vingt-dix-huit comme il aurait été normal, est que deux d’entre elles – « également toute “maladie” et toute “plaie” qui ne sont pas écrites dans ce livre… » (supra 28, 61) – constituent de simples allusions et ne sont pas énoncées clairement. Les Sages rattachent ce verset à la mort des tsaddiqim, dont la disparition est tenue pour bien plus douloureuse et catastrophique que les quatre-vingt-dix-huit autres malédictions.

Il est écrit dans le Zohar qu’une « mesure de bien » est contenue dans les malédictions. Quelle est-elle ? Le fait même de les lire suffit, si l’on peut s’exprimer ainsi, à apaiser le courroux divin. C’est comme lorsqu’un père est irrité par son fils : L’expression de sa colère sur son visage contribue à la dissiper, de sorte que la punition qui sera prononcée sera moins sévère. De la même manière, quand Hachem est mis en colère par Israël, l’expression de Son irritation sert à l’atténuer. C’est ainsi que, lorsqu’Il a manifesté Sa colère à Moché à propos du veau d’or, Il a ensuite « révoqué le mal qu’Il avait dit qu’Il ferait à Son peuple » (Chemoth 32, 14).

Ce principe vaut pour toutes les malédictions contenues dans le chapitre précédent, à l’exception de la mort des Justes, dont il ne suffit parfois pas de parler et qui doit effectivement se produire pour procurer le pardon. Voilà pourquoi Rachi et le Midrach parlent de « cent moins deux » malédictions, et non de quatre-vingt-dix-huit.

Vous vous tenez debout aujourd’hui, vous tous. (29, 9)

Moché a jugé nécessaire de calmer le peuple après l’audition des terribles punitions encourues par ceux qui contreviendraient aux mitswoth, explique le Midrach. Il a assuré les enfants d’Israël que Hachem leur avait donné la Tora uniquement pour leur avantage, en leur faisant constater : « vous vous tenez debout aujourd’hui… »

Rav Ya‘aqov, qui était juge rabbinique à Vilna, a expliqué ce passage du Midrach en faisant appel à une parabole :
Dans un établissement scolaire, on n’inflige pas de punitions corporelles à ceux qui ne veulent pas apprendre, mais on offre des incitations aux bons éléments sous la forme de bonnes notes. Il suffit aux mauvais élèves d’être mal notés pour que leur paresse s’en trouve perturbée, et la seule crainte d’être mal à l’aise permet souvent de les motiver. Peu de gens considèrent que les punitions corporelles constituent un moyen juste et approprié pour augmenter l’envie de travailler et réaliser les buts poursuivis par l’établissement.
Quand les enfants d’Israël ont reçu la Tora, ils ont proclamé fièrement qu’elle les élèverait bien plus haut que les autres peuples, car « elle est votre sagesse et votre intelligence aux yeux des peuples » (Devarim 4, 6).
Mais on peut aussi alléguer qu’Israël, avant de recevoir la Tora, était inférieur aux autres peuples et qu’il avait besoin d’elle pour être transformé en une nation capable d’apprendre. Nos Sages nous enseignent d’ailleurs (Beitsa 25b) qu’elle lui été donnée uniquement à cause de son effronterie intrinsèque, laquelle ne pouvait être tempérée que par un système de lois qui l’occuperait à temps complet.
Etant donné qu’Israël, avant de recevoir la Tora, pouvait être considéré de l’une comme de l’autre manière, et puisque, pour certains, il était un peuple inférieur, on ne sait pas exactement quels moyens il fallait employer pour régenter sa conduite.
Si son caractère est raffiné de manière inhérente et si la Tora a pour but de l’ennoblir davantage, il n’y a pas de place pour des punitions corporelles. Mais si elle a pour finalité d’élever le niveau du peuple juif afin qu’il conforme son existence à des règles normatives, il y a certainement lieu de prévoir cette sorte de répressions. Tout comme les indisciplinés auxquels il faut continuellement rappeler l’inaptitude à adhérer aux normes imposées, Israël doit être constamment menacé, s’il ne « file pas doux », de conséquences douloureuses.
Quand les Hébreux ont entendu Moché énumérer les malheurs qui ne manqueraient pas de les frapper s’ils n’obéissaient pas à la Tora, ils en ont été consternés, car ils supposaient qu’elle leur avait été donnée simplement pour les maintenir à l’intérieur de certaines normes, et non pour les élever à un statut sublime. Si c’est cela qu’elle attendait d’eux, pensaient-ils, les plus gros efforts qu’ils déploieraient pour en observer les lois ne serviraient pas à grand-chose.
Moché les rassura : On pourrait penser, en écoutant les malédictions, leur expliqua-t-il, à un père que la mauvaise conduite de ses enfants a poussé à l’exaspération. S’il manifeste tout haut sa colère, c’est précisément parce qu’il attendait beaucoup d’eux, et aussi parce qu’il désire sincèrement les élever au rang que promettent leurs virtualités. Il ne renoncera à rien pour les aider à parvenir à ce niveau. Il est même prêt à les punir physiquement, car il ne veut ménager aucun effort dans leur éducation.

Moché dit aux enfants d’Israël qu’ils « se tenaient tous aujourd’hui devant Hachem », les invitant ainsi, en d’autres termes, à prendre conscience de leurs potentialités illimitées et de leur enviable proximité au Saint béni soit-Il. Les malédictions constituent un message où Hachem les informe qu’Il les aime et qu’Il déploiera donc tous les efforts pour les élever au plus haut, car Sa volonté est qu’ils deviennent un peuple exceptionnel, « une lumière pour les nations ». Les punitions dont Il les avertit ne signifient pas qu’ils sont inférieurs aux autres peuples. Bien au contraire, « vous vous tenez tous aujourd’hui » : Ces menaces ne sont qu’un des moyens que votre Père a choisis pour vous hisser aux plus sublimes degrés accessibles aux êtres humains.