La paracha de Vayéra débute sur ces mots : « L’Eternel Se révéla à lui dans les plaines de Mamré, tandis qu’il était assis à l’entrée de sa tente. » Cette précision géographique amena nos Sages (cités par Rachi) à commenter : « Mamré avait conseillé à Avraham d’accepter de pratiquer la circoncision. C’est pourquoi D.ieu Se révéla à lui dans son domaine. »

Les commentateurs ne manquèrent toutefois pas de s’interroger : Avraham, le père de la foi juive, avait-il besoin des conseils d’un Cananéen pour savoir s’il devait obéir à l’ordre divin ? Celui qui a surmonté des épreuves plus difficiles les unes que les autres avait-il des doutes quant à son devoir d’obéir au Créateur ?
De nombreuses réponses furent données à ce sujet. Les Baalé haTossefot expliquent qu’Avraham n’avait pas demandé à Mamré s’il devait, oui ou non, accepter de se circoncire. Le conseil qu’il sollicita de lui consistait à savoir s’il devait divulguer sa circoncision, ou au contraire la garder secrète. Mamré répondit alors à Avraham qu’il convenait de réaliser les ordres divins de manière publique, afin de sanctifier le Nom divin aux yeux des hommes. Et c’est en récompense de ce bon conseil que cette prophétie eut lieu dans ses terres.
Le Avné Nézer (cité par son fils, le Chem Michmouel) envisage pour sa part les choses sous un autre angle. Il explique qu’après sa circoncision, Avraham savait qu’il allait se distinguer du restant des hommes, et qu’il ne pourrait plus entretenir avec eux les mêmes relations qu’avant. Or, l’une des missions que le patriarche s’était fixée était justement de rapprocher les hommes de D.ieu. Au début de Le’h Lé’ha, la Torah témoigne en effet qu’Avraham et Sara emportèrent avec eux « toutes les âmes qu’ils avaient faites à ‘Haran » – c’est-à-dire toutes les âmes qu’ils avaient fait « renaître » en leur faisant découvrir la foi dans le Créateur. Parce qu’il hésitait à renoncer à cette mission, Avraham alla demander conseil à Mamré pour savoir s’il devait, malgré tout, accepter de se circoncire. Mamré lui répondit qu’un ordre divin doit être respecté en tout état de cause, sans s’empêtrer de ce genre d’atermoiements.
La soumission la plus totale
Le Sfat Emet apporte à ce sujet un éclairage remarquable, porteur d’un message valable pour chacun de nous. D’une part, on peut lire dans ses écrits : « Si Avraham demanda conseil à ces hommes [Anar, Echkol et Mamré], c’était pour leur propre bien, pour leur offrir un peu du mérite de la brit mila. » Autrement dit, Avraham n’avait aucun doute quant à la nécessité de pratiquer la circoncision. Mais comme à son habitude, il voulait que d’autres puissent profiter de cette précieuse mitsva, et c’est pourquoi il alla demander conseil à Anar, Echkol et Mamré, pour qu’ils l’encouragent en ce sens.
Mais par ailleurs, le Sfat Emet pose une question pertinente : qu’importait-il à Mamré si Avraham accepterait ou non de se circoncire ? Et pourquoi ce conseil fut-il retenu comme un si grand mérite ? Le Sfat Emet explique que ces trois hommes savaient qu’après sa circoncision, Avraham se distinguerait du restant de l’humanité, et que sa descendance serait désormais le peuple choisi de D.ieu. Et en conséquence, cela excluait de ce rôle toutes les autres nations du monde, et les éloigneraient notablement de la sainteté.
Or, il n’est aisé pour personne d’être écarté d’une belle place au profit d’autrui. Pourtant, Mamré fit fi de ces considérations et conseilla à Avraham d’obéir à l’ordre divin à son propre détriment. Et c’est cette soumission totale à la volonté de D.ieu qui offrit à Mamré ce mérite particulier.
Dans le contexte de la proximité divine, les commentateurs évoquent une idée remarquable. Un principe fondamental énonce à ce sujet que l’homme se rapproche de D.ieu proportionnellement à sa capacité à se soumettre et à « s’annuler » devant Lui. Plus l’homme s’efface, plus il laisse de la place à la Chékhina pour résider en lui. A l’homme orgueilleux, D.ieu dit : « Moi et lui ne pouvons vivre dans un même monde » (Talmud Er’hin 15/b). Une allusion à cette idée apparaît dans le verset : « Moi-même je me tiendrai entre vous et D.ieu », qui peut également se lire : « ‘Moi-même’ se tient entre vous et D.ieu » – si le « Je » occupe de la place, il s’interpose forcément entre l’homme et son Créateur.
Parallèlement à cela, l’explication du Sfat Emet nous apprend l’importance que nous devons accorder aux conseils donnés à autrui. Certes, nul n’est tenu de donner un conseil dont il pourrait lui-même souffrir. Mais lorsqu’une personne est capable de faire abstraction de ses propres intérêts, et de conseiller son prochain en ne tenant compte que du point de vue de ce dernier, c’est assurément là une preuve de grandeur d’âme extraordinaire. Ainsi, Mamré fut prêt à sacrifier son propre devenir en tant que nation et d’altérer la relation qu’il entretenait jusque-là avec Avraham, pourvu que ce dernier reçoive ce qu’il méritait.
C’est pourquoi la Torah attache tant de valeur à son conseil, et le perpétua pour la postérité en faisant débuter notre paracha par la mention de son nom. Le Sfat Emet conclut sur ces mots : « L’homme doit accepter en son for intérieur que si le Ciel tirera un plus grand honneur en laissant la place à autrui, il devra s’annuler lui-même et tout ce qu’il possède à cette fin ». Par C. Chalom ,en partenariat avec Hamodia.fr