Amalek à en perdre la tête



  amalek-762471Dans la bouche de Bilaam, le prophète de mauvais augure délégué par le roi Balak, la nation d’Amalek est qualifiée en ces termes : « Amalek est à la tête des peuples ». Or, cette désignation de « Réchit » - qui évoque à la fois la tête, le commencement et l’éminence d’un peuple – s’avère être le caractère propre d’Amalek et précisément ce qui le conduit tout droit à sa perte…

LORSQU’À LA fin de la section de Ki-Tétsé, la Torah décrit les méfaits d’Amalek à notre encontre, elle relève plusieurs précisions particulières : « Souviens-toi de ce que t’a fait Amalek lors de votre voyage en sortant d’Égypte ; comme il t’a surpris chemin faisant et s’est jeté sur tes traînards par derrière. Tu étais alors fatigué, à bout de forces, et lui ne craignait pas D.ieu ».

Le Malbim (Chmouël I, chapitre 15, 2) explique qu’en général, lorsqu’une guerre éclate entre deux peuples, elle peut être motivée par cinq prétextes différents. Or ce qu’il y a de remarquable, c’est qu’au fil des descriptions de ces quelques versets, il apparaît qu’aucun d’entre eux n’était présent chez Amalek !

Le premier motif d’une guerre - certainement le plus courant - est un problème de territoire qui peut amener une nation à envahir une seconde. Or, le peuple hébreu était alors « chemin faisant » et aucun territoire n’était donc mis en cause. D’autres fois, c’est lorsqu’un peuple s’approche trop dangereusement d’une frontière de laquelle, par précaution, son adversaire préfère prendre les devants en l’en écartant. Mais notre peuple n’en était alors pour sa part qu’à sa « sortie d’Égypte » et donc encore fort loin de toute volonté d’invasion.

Par ailleurs, les hostilités peuvent être parfois engagées suite à des dissensions qui divisent deux peuples. Or, Amalek n’a fait que « surprendre » les Hébreux presque fortuitement et sans qu’aucun antécédent n’ait pu motiver ce combat. Le quatrième motif d’une action belliciste peut être la volonté de prouver aux yeux de tous, la puissance d’une armée, pour intimider tous les pays limitrophes. Or, Amalek ne s’en prit pour sa part qu’aux « traînards par derrière », de la manière la plus lâche et pusillanime qui soit…

Enfin, une guerre est parfois suscitée pour des raisons religieuses et idéologiques : si le peuple juif a tant souffert à travers les siècles d’affrontements de ce genre, il n’en reste pas moins qu’Amalek pour sa part « ne craignait pas D.ieu » et il n’était donc motivé par aucun instinct religieux. Sur la base de ces explications du Malbim, il apparaît qu’Amalek n’était animé d’aucune motivation communément admise pour entamer un combat contre Israël. Sa guerre n’était suscitée que par une simple volonté de combattre et de s’opposer à ce peuple à peine sorti d’Égypte, son hostilité radicale n’ayant d’autre raison qu’une haine pure et sans motif ! Or, la vocation du peuple d’Israël se trouve être précisément dans cette même dimension, mais à l’extrême opposé.

Ainsi, à l’instar de la michna des Pirké Avot « Soyez comme des serviteurs qui servent leur maître sans avoir l’intention de percevoir un salaire » (chapitre 1, 3), les enseignements des Sages abondent systématiquement dans cette direction et nous incitent à faire le bien, non pas dans l’intention d’hériter des bienfaits du monde futur, mais seulement par idéal, dans cette fameuse dimension du « lichma ». Dans cette perspective, le bien devient absolu et n’a d’autre raison d’être que parce qu’il est le bien, comme le formula si éloquemment Maïmonide dans ses Lois sur la Téchouva (chapitre 10, 2) : « Celui qui sert D.ieu par amour, qui s’occupe de la Torah et des mitsvot et qui suit les voies de la sagesse sans avoir en vue aucun intérêt au monde : ni par crainte du mal ni par désir d’hériter le bien, mais qui pratique la Vérité seulement parce qu’elle est vérité, en ne considérant la félicité que comme une conséquence [secondaire], atteint l’un des degrés les plus élevés qui soient ».

Or, cette forme d’idéalisme pur, qui n’existe que pour et par lui-même, est une dimension que l’on retrouve à la fois chez Israël et chez Amalek : un caractère commun aux deux nations et qui les oppose radicalement ! Si Amalek s’en prit si farouchement à Israël, c’était par volonté d’éradiquer un peuple susceptible de connaître ce degré de perfection où le bien absolu est lui-même sa propre raison d’être.

Or, ce caractère spécifique aux deux nations est appelé dans la Torah « réchit ». Rachi, au nom du Midrach, commente en effet le premier verset de la Torah en ces termes : « Béréchit – le monde ne fut créé que pour le peuple d’Israël qui est appelé ‘réchit’, comme il est dit : ‘Israël (…) les prémices de Sa récolte’ ». Car ce terme de « réchit » évoque à la fois le premier et l’ultime, la cause originelle et la raison finale : cette disposition d’Israël qui est à même de connaître la dimension de « la Vérité parce qu’elle est vérité », et celle d’Amalek qui est quant à lui capable de mener un combat motivé par nul autre prétexte que la haine gratuite qu’il voue au peuple de D.ieu.

D’où la rigueur si implacable dont fait preuve la Torah envers ce peuple à qui aucune clémence ne saurait être accordée dans la mesure où son essence profonde consiste précisément à « pratiquer le mal et le mensonge parce qu’ils sont mal et mensonge »…

Pourquoi s’enivre-t-on à Pourim ?

Si de nombreuses explications répondent à cette question, ce court développement pourra certainement apporter un nouvel éclairage à ce sujet. La valeur numérique du mot « yaïn » - le vin en hébreu - est égale à celle du « sod » (le secret), car comme nous le savons tous et comme beaucoup l’expérimentent aussi même à Pourim, l’ivresse a la capacité de faire jaillir… le secret. Ou plus exactement, de faire émerger la personnalité profonde enfouie au fond de chaque être.

Comme nous l’avons vu, Pourim est la fête qui commémore notre victoire sur Amalek, en cela que surgissent en ce jour la dimension et l’essence profonde du peuple juif – dont le mérite est d’exister simplement parce qu’il est –, ainsi que ce degré de « lichma » qui l’anime et lui permet de perdurer.

Rien ne saurait être plus approprié pour célébrer cette fête que le transport de la joie par le biais du vin, afin de libérer du plus profond de notre être l’essence même de notre existence !

Y. BENDENNOUNE
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