La Torah raconte que lorsqu’Ytro rejoignit le peuple juif, il vit comment son gendre Moché jugeait le peuple : « Le peuple se tenait devant Moché du matin jusqu’au soir. »

Rachi cite à ce propos un commentaire du Talmud : « Est-il seulement possible de juger ainsi [du matin jusqu’au soir] ? Ceci nous apprend que lorsqu’un juge rend un verdict fidèle à la vérité, même pendant la durée d’une seule heure, on considère qu’il est devenu l’associé du Saint béni soit-Il dans la Création du monde, au sujet de laquelle il est dit : ‘ Ce fut le soir, ce fut le matin ’… » (Chabbat 10/a)
Les jugements de vérité
Le Méche’h ‘Ho’hma aborde ce thème en établissant un lien avec l’interdit de « planter un arbre à proximité du mizbéa’h [l’Autel du Temple] ».
L’arbre fruitier symbolise les apports nutritifs que requièrent les êtres vivants. Les différentes étapes du développement et de la maturation d’un arbre représentent cette faculté, propre aux fruits, d’alimenter les hommes pour qu’ils puissent eux-mêmes se développer. D’autre part, le mizbéa’h est quant à lui le symbole par excellence du service divin, preuve en est qu’un sacrifice ne peut être offert nulle part ailleurs. Or, si la Torah nous interdit de planter un arbre à proximité du mizbéa’h, c’est justement pour que nul ne vienne à penser que les sacrifices de bêtes seraient « bénéfiques » à D.ieu, au même titre que les fruits le sont pour le corps humain.
L’un des principes élémentaires de la foi juive énonce en effet que le Créateur est d’une Puissance illimitée, et qu’Il n’a nullement besoin de Ses créatures. Sa perfection étant absolue, les sacrifices ne Lui apportent donc rien ; c’est au contraire au profit de ceux qui les approchent que le principe des sacrifices a été formulé, pour leur permettre d’accroître la Clémence divine à leur égard. Voilà pourquoi la Torah exige qu’aux alentours du mizbéa’h, on ne trouve que des minéraux et des êtres inanimés, pour que personne ne vienne à se fourvoyer dans ce genre de pensées.
C’est en cela qu’un juge qui prononce un verdict fidèle à la vérité s’associe au Créateur dans Son œuvre. De la même manière que D.ieu créa le monde sans en dégager le moindre intérêt personnel, mais uniquement pour le bénéfice des êtres créés, ainsi le juge doit avoir pour unique but, dans sa démarche de juger ses semblables, la recherche de la vérité et l’intérêt des plaignants.
Un autre point commun lie le mizbéa’h à la fonction des juges : l’un comme l’autre ont pour objectif de rapprocher le cœur des hommes de leur Créateur. En effet, par la résolution des conflits et l’établissement de compromis, le juge parvient à faire régner la paix dans le monde, pas moins que le mizbéa’h avec les sacrifices qui y étaient approchés. C’est en ce sens que nos Sages stipulent que le grand Sanhédrin de Jérusalem devait être installé précisément à proximité du mizbéa’h, dans l’enceinte même du Temple, car leur rôle était similaire.
Le Méche’h ‘Ho’hma étaye cette idée à l’aide de deux enseignements, a priori redondants, tirés des Maximes des Pères : « Le Monde se maintient grâce à trois choses : la Torah, le service sacerdotal et l’altruisme » (1, 2). Et un peu plus loin dans ce même chapitre, on retrouve une idée similaire : « Raban Chimon ben Gamliel dit : Le Monde subsiste sur trois valeurs : sur le jugement, sur la vérité et sur la paix » (18). Avant que nous ne tentions de comprendre le sens de cette répétition, on remarque toutefois un parallèle relativement clair entre ces deux enseignements : si la « vérité » est une référence évidente à la Torah et la « paix » à l’altruisme cité dans la première michna, il en résulte donc que le « jugement » est l’expression du service sacerdotal. Ce qui confirme le lien profond unissant ces deux notions.
La justice maintient le monde
La seconde de ces michnayot, citée au nom de Raban Chimon ben Gamliel, est rapportée par le Tour en guise d’introduction à son traité de droit civil (‘Hochen Michpat). Le Tour ramène à sa suite un commentaire de Rabbénou Yona, selon lequel il convient de voir dans ces enseignements deux thèmes bien distincts. Si le premier s’intéresse à savoir sur quoi le monde se « maintient » – c’est-à-dire le but de la création et sa raison d’être – le second explique quant à lui ce qui lui permet de « subsister », car si le jugement, la paix et la vérité ne régnaient pas dans le monde, les hommes s’entredévoreraient les uns les autres.
À l’aide de ces éclaircissements, le Tour apporte une explication remarquable à l’idée déjà vue plus haut : « Lorsqu’un juge rend un verdict fidèle à la vérité, il devient comme l’associé du Saint béni soit-Il dans la Création du monde ». En effet, « D.ieu créa le monde dans le but qu’il se maintienne, mais lorsque des mécréants volent et trompent leurs semblables, ils contribuent à détruire le monde, comme nous le voyons au sujet de la génération du Déluge, dont le sort fut scellé par la faute du vol (…) Par conséquent, lorsqu’un juge brise les élans des fourbes, qu’il arrache leurs larcins de leurs mains pour les restituer à leurs propriétaires, il permet au monde d’exister et il contribue à concrétiser la volonté du Créateur, Qui créa le monde pour qu’il subsiste. »
Cette réalité est en vérité déjà évoquée par le plus sage d’entre les hommes : « Le roi conserve son pays par la justice » (Proverbes 29, 4) – c’est-à-dire, comme l’explique Rachi : « S’il est un juge de vérité, il affermira son pays ». Car de fait, il permet ainsi au peuple de perdurer selon les principes de la loyauté, de la justice et de la vérité.
Adapté par Y. Bendennoune à partir d’un article du rav Moché Reiss, pour Hamodia en hébreu