Rabbénou Bé’hayé écrit des propos édifiants au sujet du Tabernacle : « Sache, que le récit du Tabernacle et de ses éléments, et l’étude de leurs formes et de leurs propriétés, leurs longueur, largeur et hauteur, constituent une immense mitsva allant jusqu’aux Cieux, et ce, bien que le Temple n’existe plus de nos jours. »


Il ajoute par la suite : « Le fait d’étudier ce thème et de chercher à comprendre leur sens simple et leur sens voilée, nous offrira un mérite éternel. Le roi David disait au sujet de l’étude du Temple, aussi bien dans son aspect exotérique qu’ésotérique : ‘Faites le tour de Tsion, parcourez-la à la ronde… admirez ses palais…’. »
De façon désintéressée
Pour la construction du Tabernacle, D.ieu demanda à Moché de prélever des dons auprès des enfants d’Israël, comme on le voit du verset : « Qu’il Me prélève un don, de la part de tout homme porté par son cœur… » (Chémot 25, 2). Que signifie « Me » prélever des dons ? Rachi explique : « Qu’ils donnent en Mon Nom » ; autrement dit, les offrandes apportées pour les besoins du Michkan ou de ses différentes pièces devaient impérativement venir d’une intention pure – celle de glorifier D.ieu – et en ne devaient être motivées par aucune recherche d’intérêt et d’honneur.
Mais pourquoi cette précision ? N’est-il pas évident que toutes nos actions devraient être, dans l’absolu, vouées à glorifier le Ciel ? Il n’y a qu’à lire ce qu’écrivit à ce sujet Rabbi Lévi Its’hak de Berditchev pour en comprendre l’importance :
« Lorsqu’un homme sert D.ieu dans l’intention de recevoir une récompense, bien que ces motivations ne soient pas si malsaines (…) cependant, le service qui en résulte ne reflète pas l’essentiel de ce que l’on attend de l’homme. Le service divin véritable est celui où l’homme n’attend rien en retour, sa seule aspiration étant de servir le Nom divin, béni soit-Il, et ce sera là sa seule récompense. »
Alors certes, tout le monde ne peut pas évoluer à un niveau si élevé, mais nous savons cependant que chacun doit aspirer à atteindre ce but. Alors, encore une fois, pour quelle raison la construction du Tabernacle se distingua-t-elle, au point que la Torah exige spécifiquement à son sujet que les dons soient offerts avec une pensée pure ?
Entre un don et une charité
Il existe en vérité une différence majeure entre un don offert à la charité et un présent apporté pour la construction du Sanctuaire. Lorsqu’il s’agit de faire la charité, l’essentiel réside dans l’objectif : apporter une subsistance à une personne démunie. Et donc, même si nos motivations sont peu reluisantes, cela n’a pas de conséquence directe sur le don, et D.ieu offrira au donateur une récompense pour son geste.
Nos Sages vont plus loin encore en affirmant même si une pièce tombe de notre poche et qu’un pauvre la ramasse, on méritera une récompense au titre de tsédaka. Or, bien que nous n’ayons pas même conscience d’avoir fait une bonne action, on en retirera néanmoins un salaire car D.ieu récompense les hommes même lorsqu’ils sont simplement à l’origine d’un bienfait.
Mais pour les dons du Temple, les choses apparaissent sous une tout autre perspective. De fait, D.ieu n’a nullement « besoin » de nos présents, comme le clama le prophète : « L’argent est à Moi, l’or est à Moi, parole de l’Eternel » (‘Haguaï 2, 8). Par conséquent, ce que D.ieu attend de nous à ce moment, ce n’est pas tant les biens que nous apportons mais essentiellement « le don du cœur » [matnat libam], comme le dit notre verset : « Que tout homme porté par son cœur apporte son don » (35, 5).
Alors certes, venir les mains vides ne rimerait à rien, car notre générosité de cœur doit s’exprimer en actes. Mais lorsque nous offrons un don, c’est néanmoins la volonté et l’enthousiasme l’accompagnant qui représentent l’essentiel de notre don. Le but n’est pas qu’on donne un présent, mais que le présent apporté soit un prétexte pour se donner soi-même. C’est la raison pour laquelle il était impératif que tous les dons apportés au Tabernacle soient mus par des intentions nobles, pures de tout intérêt personnel.
Les œuvres de ‘Hiya
Parallèlement à cela, les commentateurs indiquent que non seulement le don devait être amené de façon désintéressée, mais de surcroît, toutes les étapes de la construction devaient suivre le même modèle. A ce titre, même les percepteurs de dons devaient agir avec un état d’esprit sain, bien que leur contribution restât somme toute minime.
Dans ce contexte, le Talmud cite l’action de Rabbi ‘Hiya, au sujet de laquelle nos Sages s’exclamèrent : « Quelles sont grandes, les œuvres de ‘Hiya ! » Qu’est-ce qui lui valut tant d’hommages ? Le Talmud (Baba Métsia 85/b) raconte qu’en voyant la déchéance spirituelle qui frappait sa génération, Rabbi ‘Hiya comprit qu’il fallait absolument préserver la connaissance de la Torah au sein des jeunes générations. Pour ce faire, il alla tout d’abord planter des graines de lin, et lorsque les pousses donnèrent leurs fibres, il en confectionna des cordes, puis des filets. Ainsi muni, il alla capturer quelques daims, qu’il abattit et dont il distribua la viande aux pauvres. A partir de leur peau, il confectionna des parchemins sur lesquels il écrivit les cinq Livres de la Torah. Il distribua ces livres à cinq enfants, auxquels il en enseigna le contenu, et à six autres enfants, il enseigna les six ordres de la Michna. Lorsque les enfants surent convenablement leurs leçons, il demanda à chacun d’eux d’enseigner ses connaissances à ses camarades, et c’est ainsi que la Torah put perdurer au sein du peuple juif.
Beaucoup s’interrogent au sujet de ce récit : admettons que Rabbi ‘Hiya ait voulu écrire lui-même les livres de la Torah, pour s’assurer que leur sainteté soit irréprochable. Mais pour quelle raison peina-t-il tant pour ce but, allant jusqu’à semer du lin et tisser les filets de ses propres mains ? N’aurait-il pas pu acheter les parchemins directement, et ainsi économiser de son précieux temps ?
La réponse est que Rabbi ‘Hiya savait qu’il ne pourrait atteindre son illustre objectif – maintenir la Torah au sein du peuple juif – que si l’ensemble de son action était vouée à la gloire du Nom divin, et que pas le plus petit intérêt ne se mêle à son œuvre. C’est pourquoi il choisit de réaliser lui-même toutes ces étapes, pour qu’elles soient toutes parfaitement lichma. Adapté par Y. Bendennoune à partir d’un article du rav Moché Reiss, pour Hamodia en hébreu