A la fin de Béhaalotekha, la Torah relate l’épisode où Myriam prononça des paroles sévères à l’encontre de Moché, son jeune frère. En conséquence de quoi elle fut frappée de tsaraat, cette forme de lèpre biblique. De nombreuses leçons se dégagent de cet épisode.


Voyons tout d’abord quelle fut la teneur de ces propos : « Myriam et Aharon médirent de Moché, à cause de la femme éthiopienne qu’il avait épousée, car il avait épousé une Ethiopienne » (Bamidbar 12, 1). Selon Rachi, cette femme « éthiopienne » – littéralement « originaire de Kouch », c’est-à-dire des pays d’Afrique – n’est autre que Tsipora, la fille d’Yitro que Moché avait épousée lorsqu’il était fugitif. Pourquoi Tsipora est-elle ainsi désignée ? Parce que, explique encore Rachi, « de la même manière que la couleur de peau noire des Africains est manifeste aux yeux de tous, ainsi sa beauté faisait l’unanimité. » Cette beauté n’était d’ailleurs pas seulement physique : « Tsipora était belle autant dans son aspect que dans ses actes. »
Alors quelles étaient les doléances de Myriam au sujet de sa belle-sœur ? Le fait précisément que Moché « l’avait » épousée – au passé –, c’est-à-dire qu’il s’était entre-temps séparé d’elle. Or pour Myriam, le choix de son frère de divorcer de Tsipora était injuste, comme elle le dit dans le verset suivant : « Est-ce que l’Eternel n’a parlé qu’à Moché uniquement ? Ne nous a-t-il pas parlé à nous aussi ? » D’après elle, le statut de prophète qu’avait Moché, ne justifiait pas qu’il répudie son épouse, attendu que « l’Eternel nous parle à nous aussi »…
Aussitôt ces mots prononcés, l’Eternel s’adressa à Moché, Aharon et Myriam en ces termes : « S’il y a parmi vous un prophète, Moi, l’Eternel, Je Me manifeste à lui par une vision, c’est en songe que Je M’entretiens avec lui. Mais Mon serviteur Moché n’est pas ainsi : dans toute Ma maison, c’est le plus dévoué. Je lui parle face à face, dans une apparition claire et sans énigmes, c’est l’image de D.ieu qu’il contemple. Pourquoi donc n’avez-vous pas craint de parler contre Mon serviteur, contre Moché ? »
Voilà donc la réponse aux plaintes de Myriam : si Moché dut se séparer de Tsipora, c’est parce que ses prophéties n’étaient pas semblables aux siennes et à celles d’Aharon. Les visions de Moché n’étaient pas seulement d’une qualité supérieure, elles survenaient également à tout moment : non par des songes mais même en pleine journée, car son niveau de sainteté était tel qu’il était continuellement disposé à accueillir une Révélation divine. En conséquence, il lui fallut interrompre définitivement toute vie conjugale, car son niveau de prophétie l’exigeait. C’est d’ailleurs en ce sens que D.ieu avait dit à Moché, après le Don de la Torah : « Va dis-leur de rentrer dans leurs tentes. Mais quant à toi, reste ici avec Moi » (Dévarim 5, 28) – autrement dit, ne rejoins pas ton foyer car ta place est désormais auprès de Moi. Selon le Talmud, par ces mots, D.ieu donna son assentiment à la décision de Moché de se séparer de Tsipora.
Voilà pourquoi D.ieu apparut à Aharon et Myriam « soudainement », afin qu’ils saisissent la spécificité des prophéties de leur frère : contrairement aux leurs, les visions de Moché peuvent survenir à tout moment, sans prévenir. Et c’est pourquoi les paroles de Myriam furent considérées comme une médisance, car rien ne les justifiait.
Juger de manière favorable
Il convient toutefois de remarquer que selon ces explications, la démarche de Myriam était mue par une volonté de bien faire. Le Sifri l’affirme d’ailleurs explicitement : « Si déjà Myriam, qui ne parla qu’en présence de Moché, et qui ne le fit que pour le bien de son frère et par souci de le voir donner une descendance, fut ainsi punie, à plus forte raison celui qui dénigre son prochain publiquement… » N’existe-t-il pas une règle de « médisance constructive » – c’est-à-dire proférée dans un but utile – qui autorise ce type de propos ?
Selon le ‘Hafets ‘Haïm, la réponse réside dans le principe de « juger autrui favorablement », selon lequel nous devons accorder la présomption d’innocence à toute personne soupçonnée, jusqu’à preuve du contraire. En clair, la faute initiale de Myriam fut d’avoir mal jugé son frère : bien qu’elle ne connaisse pas les motivations de son choix, elle aurait dû admettre que celui-ci était légitime et elle n’aurait pas dû condamner Moché sans l’avoir interrogé à ce sujet auparavant. Cette analyse erronée conduisit Myriam à mal juger son frère et de ce fait, les paroles qu’elle proféra à son encontre furent considérées comme une véritable médisance.
L’homme le plus humble
Juste avant que D.ieu ne formule ces reproches à Myriam et Aharon, le verset annonce : « Or, cet homme Moché était fort humble, plus qu’aucun homme qui fût sur la terre » (12, 3). Selon le Sifri cité plus haut, ceci est une allusion au fait que Moché était présent au moment où ces paroles furent prononcées à son encontre. Le Or Ha’Haïm suit également la même approche : dans le cas contraire, remarque-t-il, « quel était l’intérêt d’Aharon et Myriam de dire du mal de Moché entre eux ? Il semblerait donc qu’ils adressèrent ces propos comme un reproche à Moché, pendant que lui se contenta de les écouter. » Cette « médisance » fut bel et bien prononcée en présence de Moché et si ce dernier ne réagit pas, c’est précisément parce qu’il « était plus humble qu’aucun homme qui fût sur la terre »…
Une idée pertinente se dégage de ce point : aucune médisance ne saurait être légitimée, sous prétexte qu’elle est prononcée en présence de l’intéressé. En effet, dès lors que cette parole vise à nuire à la dignité d’autrui, qu’importe que ce dernier soit le premier informé, si d’autres personnes le sont également du même coup ?
Selon le ‘Hafets ‘Haïm (Chmirat HaLachon part. II, chap. 18), le fait que Moché fut fort humble nous révèle un second point : même si la personne au sujet de laquelle la médisance est proférée ne nous tient pas rigueur, cela n’atténue en rien la gravité de la faute. En effet, Moché, en raison de son extrême humilité, ne réagit pas aux propos de Myriam, car il ne se considérait pas « digne » de protester. Pourtant, cela n’empêcha pas sa sœur d’être sévèrement punie, car le critère de médisance réside uniquement dans la teneur du propos, indépendamment de la manière dont y réagit le sujet de la calomnie.
Le ‘Hafets ‘Haïm remarque en outre que Moché était hautement redevable à sa sœur Myriam : c’est elle qui l’avait sauvé des eaux du Nil quand il était nourrisson et qui avait veillé sur lui au risque de sa propre vie. De manière similaire, on pourrait être porté à croire qu’il n’y pas de gravité à médire d’une personne qui nous est grandement redevable ; et dans ce sens, des parents pourraient se dire qu’il n’y a pas de mal à médire de leurs propres enfants, puisqu’après tout, ces derniers leur doivent tout… L’épisode de Myriam nous révèle donc combien cette idée est rigoureusement fausse : on ne peut atténuer le mal d’une médisance en vertu des bienfaits accomplis, ces deux actions étant strictement indépendantes l’une de l’autre.Par Yonathan Bendennnoune,