Si l’on se penche sur la bénédiction des Cohanim, on découvre une idée force du judaïsme: ceux qui atteignent le plus haut niveau spirituel ne doivent pas se limiter à leur seul perfectionnement personnel. Ils doivent le mettre au service de l’ensemble de la communauté.

Après les lois du Nazir , on trouve dans notre paracha l’ordre divin adressé à Aaron et à sa descendance de bénir les enfants d’Israël. C’est ce que l’on appelle la Birkat Cohanim , la bénédiction des prêtres.

A travers toutes les générations, les prêtres transmettront la bénédiction divine en utilisant les mots employés par la Thora:  « Que l’Eternel te bénisse et te protège! Que l’Eternel fasse rayonner Sa face sur toi et te sois bienveillant! Que l’Eternel dirige Son regard vers toi et t’accorde la paix! » (Nombres 6: 24-26)

A l’époque du Temple, on prononçait cette bénédiction dans son enceinte même, avec le Nom Ineffable. En dehors du Temple, il n’était pas permis de prononcer le Chem Hameforach, et c’est le terme a-d-o-n-a-ï qui était utilisé. C’est sous cette forme que la Birkat Cohanim est exprimée jusqu’à nos jours.

Le Rama (Choul’han Arou’h Ora’h ‘Haïm), rapporte la coutume des communautés ashkénazes dans la diaspora: les Cohanim ne bénissent l’assemblée que les jours de fête. Il explique cette coutume par le fait que cette bénédiction, pour être effective, doit être dite par un homme au coeur joyeux. Cette condition ne peut pas être véritablement remplie durant la semaine, quand on est préoccupé par les soucis du quotidien et des contingences matérielles. Même le Chabbath, il n’est pas simple de se détacher entiérement totalement de ces préoccupations.

Le Beit Yossef (Rabbi Yossef Karo ibid.) ne partage pas cette opinion, et il loue les communautés d’Erets Israël et d’Egypte de l’époque, qui avaient gardé la coutume de prononcer la Birkat Cohanim tous les jours.

Une prière étonnante

De nos jours, dans certaines communautés sépharades de Diaspora, les Cohanim ne bénissent l’assemblée que le Chabbath et les jours de fête. Dans d’autres communautés, cela a lieu tous les jours.

En Erets Israël, et pour toutes les communautés confondues, on dit la Birkat Cohanim tous les jours.

L’auteur de Dére’h ‘Houké’ha cite à ce sujet un texte du Zohar qui relève l’importance particulière de cette bénédiction.
« Six mitsvoth ordonnées par la Thora trouvent leur accomplissement dans le cadre de la prière du matin:
-Craindre D.ieu
-L’aimer
-Le bénir
-Déclarer Son unité totale ( Yi’houd Hachem )
-La bénédiction des Cohanim
-Etre prêt à rendre son âme à D.ieu ( Néfilat Apaïm )

Cela sans compter les mitsvoth que l’on accomplit dans le cadre de cette prière du matin par des actes comme la pose des tsitsit et des téfilines . »

Ce texte dans son ensemble demande bien entendu des explications, mais nous nous bornerons à commenter le passage sur la bénédiction des Cohanim.

Penchons-nous tout d’abord sur la conclusion du Zohar: «La valeur de ces six mitsvot accomplies durant la prière de Cha’hrit est incommensurable. Chacune d’entre elle possède une valeur équivalente à celle de cent autres mitsvot .

Leur accomplissement dans le cadre de la prière du matin, équivaut donc à celui de six cent mitsvot .» (Zohar Parachat Vayakhel p.202).

Un deuxième texte du Zohar met l’accent sur le fait que le moment où les Cohanim tendent leurs mains pour bénir l’assemblée est un eth ratson , un moment où le monde jouit d’une compassion divine particulière, pendant lequel la midat hadin , la rigueur de D.ieu, n’intervient pas, et cela pour toute la création.

On notera l’avis de nombreux décisionnaires, qui considèrent que la bénédiction des Cohanim n’est une mitsva que pour les Cohanim eux-mêmes.

L’assemblée qui est bénie profite seulement de son effet, sans accomplir un ordre de D.ieu.

Avec amour

Les mots du Zohar laissent pourtant clairement entendre que celui qui prie Cha’hrit , Cohen ou pas, accomplit six mitsvot , dont cette bénédiction.

En cela, le Sefer Haredim (cité dans «Biour Hala’ha Ora’h ‘haïm, début du chapitre 128) rejoint l’opinion du Zohar: l’assemblée, groupée pour recevoir la bénédiction des Cohanim, accomplit également une mitsva .

Pour ce qui est des Cohanim, la Thora leur demande un acte hors du commun : ils doivent, par des sentiments d’amour vis à vis de leurs frères, et une hauteur de pensée, sublimer cette bénédiction.

La bénédiction qu’ils doivent prononcer avant d’accomplir cette mitsva exprime clairement cette exigence: « Qui nous a ordonné de bénir Son peuple Israël avec amour .»

Le Sefat Emeth cite à ce sujet le Midrach. Aaron, lors de l’inauguration du Tabernacle, a pris de lui même l’initiative de bénir le peuple, et c’est ce qui lui fit mériter, à lui et à sa descendance, de transmettre, à chaque génération, cette bénédiction.

« Aaron étendit ses mains vers le peuple et le bénit» (Lévitique 9 22).

C’est ainsi qu’il explique le fait que la mitsva de Birkat Cohanim soit placée dans la Thora juste après la parachat Nazir , le passage sur l’ascète.

La proximité de ces deux passages vient nous enseigner que le rôle de ceux qui ont atteint le plus haut niveau de sainteté, comme l’ascète ou le prêtre, ne se limite pas à leur seul perfectionnement personnel.

Ils doivent se mettre au service de l’ensemble de la communauté, à travers leur amour inconditionnel de leurs frères, et par des bénédictions qui émanent du plus profond d’eux-mêmes (Sefat Emet année 5645).

Pour revenir à la mitsva qui concerne ceux qui reçoivent la bénédiction, c’est, on l’aura compris, l’aspiration et la volonté d’en être les bénéficiaires qui en est le véritable accomplissement.

Pour ce faire, il faut comprendre profondément le sens de cette bénédiction.

Une bénédiction matérielle et spirituelle

Citons brièvement les principales interprétations de nos maîtres, parmi lesquels Rachi, le Targoum Yonatan Ben Ouziel, le Sforno, et certains Midrachim.

Première bénédiction : «Que D.ieu te bénisse et te protège».

Selon tous les commentateurs, il s’agit essentiellement d’une bénédiction matérielle.

Rachi (ibid.) précise: Te bénisse: en multipliant tes biens. Te protège: et que personne ne vienne te les voler ou te les prendre.

D’après le Sforno (ibid.): Te bénisse: par la prospérité matérielle qui te permettra de te consacrer à l’étude de la Thora, car «s’il n’y a pas de farine, il ne peut y avoir de Thora» (Maximes des Pères 3 15)

D’après Yonatan Ben Ouziel: Te protège: de tous les éléments surnaturels qui peuvent te porter préjudice (démons, sorcellerie…)

Selon le Yalkout Chimoni: Te bénisse: il s’agit de toutes les bénédictions citées dans la paracha Ki Tavo concernant ceux qui accomplissent la volonté de D.ieu.

Te protège: cela concerne non seulement le corps, mais également l’âme, qui doit être protégée du mauvais penchant ou d’autres éléments néfastes.

Deuxième bénédiction : « Que l’Eternel fasse rayonner Sa face sur toi et te soit bienveillant ».

D’après l’opinion générale, cette deuxième bénédiction est essentiellement axée sur un aspect spirituel.

Rachi(ibid.): qu’il te montre un visage souriant et agréable, qu’Il te donne de la grâce (?hen ).

Selon le Targoum Yonatan: Que D.ieu te montre un visage bienveillant lorsque tu es occupé à l’étude de la Thora et qu’Il te dévoile Ses secrets qu’Il ait pitié de toi.

Selon le Sforno: Qu’il ouvre tes yeux par la lumière de Sa face, et tu découvriras ainsi l’aspect extraordinaire de la Thora, et la profondeur des actions divines. Qu’il t’accorde des fils qui soient des maîtres en Thora, des prêtres?

Le Yalkout Chimoni: Vi’houneka signifie: Que tu trouves grâce auprès de ses créatures, comme c’était le cas de Joseph et d’Esther (Genèse 39 21 et Esther 2 15). Qu’il te remplisse de sagesse, d’intelligence et de morale.

Troisième bénédiction : «Que l’Eternel dirige Son regard vers toi et t’accorde la paix»

Rachi (ibid.): Qu’il calme Son courroux à ton égard

Selon le Targoum Yonatan: Qu’Il se montre bienveillant envers toi en acceptant tes prières. T’accorde la paix: Qu’elle t’accompagne dans tous tes mouvements et dans le monde entier.

Sforno: Il s’agit du monde de l’au-delà, où D.ieu te permettra de jouir de Sa proximité et de la lumière céleste. Qu’Il t’accorde la paix: c’est la plénitude de l’au-delà que mériteront tous ceux qui ont accompli Sa volonté.

Yalkout Chimoni: Le salut adressé face à face est très différent de celui adressé en passant. En tournant Son regard vers toi, D.ieu exprime Sa bienveillance particulière à ton égard.

La paix: quand tu entres et quand tu sors, que tu sois en paix avec le monde entier.

On le voit, ces bénédictions couvrent tous les aspects de la vie matérielle et spirituelle de l’homme. D.ieu a accordé aux Cohanim un pouvoir extraordinaire.

Et c’est à nous d’en tirer le plus grand profit, en nous préparant et en concentrant notre coeur et nos pensées. Ainsi, ces bénédictions prendront tout leur effet.

Par Rav Eliaou Elkaïm