CHEMOT : Se déchausser : une marque d'honneur ou de mépris?

Dans la paracha de Chémot, Moché arrive pour la toute première fois sur les flancs du mont Sinaï. Intrigué par le spectacle du « buisson ardent », il tend le cou et s’efforce de s’approcher. C’est alors que l’ange lui intime l’ordre d’« ôter ses chaussures de ses pieds, car l’endroit qu’il foule est un lieu sacré » (Chémot 3, 5).


Le fait de se déchausser pour se tenir devant D.ieu a, de nos jours, une connotation très orientale… Pourtant, on trouve visiblement là une source explicite à cette coutume. Et de fait, nous voyons que le judaïsme prescrit cette pratique dans différentes situations, notamment pour les Cohanim pendant leur service dans le Temple ou au moment de la « Bénédiction des Cohanim ».

Essayons de décrypter la signification de ce thème.


Le lieu de la Chékhina


A partir de ce verset, le Midrach (Chémot Rabba 2, 6 cité par Ramban) déduit qu’« en tout endroit où la Chékhina se révèle, il est interdit de rester chaussé ». Selon ce texte, c’est ce qui apparaît également dans l’histoire de Yéhochoua, à qui l’ange ordonna : « Ôte ta chaussure de tes pieds, car l’endroit sur lequel tu te tiens est saint » (Josué 5, 15). Pour cette même raison, y apprend-on, les Cohanim ne pouvaient pas non plus rester chaussés dans le Temple, puisque là-bas aussi, la Chékhina réside en permanence.

Cette dernière précision est particulièrement intéressante dans la mesure où nous savons que si les Cohanim devaient se déchausser avant leur service, c’est pour que rien ne sépare leurs pieds du sol du Temple. Or ici, le Midrach révèle un nouvel aspect de cette loi, qui serait donc également une marque de révérence envers l’endroit où réside la Présence divine.

Se déchausser pour la prière ?


Si la sainteté d’un endroit exige que l’on se déchausse, il conviendrait donc d’appliquer cette loi à tout endroit considéré comme sacré, telles qu’une synagogue ou une maison d’étude. Pourtant, le Talmud (Béra’hot 62/b) écrit explicitement : « Rava dit : Il est permis de cracher dans une synagogue, de la même manière qu’il est permis d’y porter des chaussures » ! Nos Sages vont en fait même plus loin, en stipulant : « Rava bar Rav Houna chaussait des jambières avant de commencer sa prière, parce qu’il est dit : ‘Prépare-toi à te présenter à ton D.ieu, ô Israël’ (Amos 4, 12) ». Cet habit – « caleçon » dans le vieux français de Rachi – couvrait manifestement la totalité des pieds, et pourtant ce Sage prenait justement soin de les mettre avant d’entamer sa prière !
Alors en fin de compte, que convient-il de faire pour la prière : se déchausser – comme le firent Moché et Yéhochoua – ou au contraire, revêtir des souliers comme l’indiquent ces textes du Talmud ?

La réponse généralement retenue relève d’une simple réalité historique, et apparaît dans cette décision du Rambam : « Comment doit-on s’habiller avant la prière ? On ordonnera ses vêtements (…) on ne pourra se tenir la tête découverte ni les pieds découverts, si l’habitude locale veut que l’on ne se présente devant les personnes importantes qu’en portant des chaussures » (Hilkhot Téfila 5, 5). En d’autres termes, tout dépend des us et coutumes pratiquées dans le lieu et l’époque en question. Comme le résume Rabbi Yossef Karo, dans son Kessef Michné : « Ceci vient exclure les habitants des pays arabes, chez qui l’usage veut que l’on se tienne les pieds découverts même devant un notable : là-bas, on pourra donc prier aussi bien les pieds couverts que découverts ».


Fluctuations historiques

Il apparaît donc que si, à l’époque biblique, c’était une marque d’honneur que de se déchausser, cette mentalité ne perdura que dans certaines contrées arabes. Ainsi, dès l’époque talmudique, on découvre des témoignages soulignant qu’il est, bien au contraire, irrespectueux de se tenir les pieds découverts pendant la prière. Le Hagahot Maïmoniyot (ad loc.) confirme cette approche en statuant : « Mon maître interdisait de se rendre à la synagogue sans chaussures, comme on le voit du Talmud ‘Haguiga (13b) : ‘Il n’est pas convenable de découvrir ses pieds devant son maître’ ».
Selon le Tora Témima, ce changement de mentalité est dû à l’influence de l’Eglise dans les contrées occidentales : « Il apparaît dans les ouvrages d’Histoire que dans les temps reculés, la coutume était dans le monde entier d’honorer les rois et les princes en se déchaussant devant eux. Jusqu’à ce qu’un pape décrète qu’il était préférable de manifester l’honneur et le respect en se découvrant la tête plutôt que les pieds. Ses paroles furent acceptées dans tous les pays d’Europe, et n’eurent pas d’influence dans les régions orientales. C’est la raison pour laquelle dans nos contrées occidentales, il est interdit de prier pieds nus ».
Mais cette explication, pour brillante qu’elle soit, semble cependant déficiente : nous voyons bien que plusieurs maîtres du Talmud considéraient déjà cette pratique comme irrespectueuse pour la prière, bien qu’ils vécurent dans un pays et à une époque où l’Eglise en était encore à ses premiers balbutiements.

Par ailleurs, il convient de prendre note d’un point important : à notre sens, il semble faux de dire qu’il fut un jour nécessaire de se déchausser pour la prière, en marque de respect. En effet, en nous arrêtant sur les propos du Rambam, nous remarquerons que le déchaussement pour la prière n’a jamais été qu’une permission et nullement une obligation : « On ne pourra prier (…) les pieds découverts, si l’habitude locale veut que l’on ne se présente devant les personnes importantes qu’en portant des chaussures ». Lecture confirmée par le Kessef Michné, qui souligne bien que dans les pays arabes, on peut prier « aussi bien les pieds couverts que découverts », sans qu’il n’y ait aucune obligation en ce sens.

En conclusion, il semblerait que dans le judaïsme, cette pratique n’a jamais été adoptée comme un devoir formel. Et visiblement, il ne s’agit que d’une simple dérogation, admise dans les contrées où le port de chaussures n’avait pas encore été adopté.

Et si, dans le Temple, les Cohanim devaient effectivement se déchausser, c’est donc uniquement par souci que rien ne sépare leurs pieds du sol du Temple, selon l’approche classique. Quant à la Bénédiction des Cohanim, le Talmud (Sota 40/a) explique qu’on ne s’y déchausse que pour une raison très marginale : on craignait que pendant la bénédiction, un Cohen soit amené à descendre de l’estrade pour rattacher une lanière, et l’assistance portée à croire que ce Cohen n’est pas digne de prononcer cette bénédiction…
Quant à la raison pour laquelle Moché et Yéhochoua durent se déchausser, le Malbim l’aborde dans une perspective totalement différente, et bien loin de ce qu’on y voit généralement.

La « chaussure » de l’âme


En préambule, le Malbim souligne une nette différence dans la formulation des ordres donnés respectivement à Moché et Yéhochoua : si au maître, il fut demandé d’« ôter ses chaussures », l’élève se vit quant lui enjoindre d’« ôter sa chaussure ». Que signifie cette différence ?
La chaussure, explique le Malbim, symbolise le corps humain. L’âme humaine, création pure et spirituelle, ne peut se rabaisser à la bassesse et la trivialité de ce bas monde. Pour pouvoir néanmoins y résider, il lui est nécessaire de « revêtir des chaussures », c'est-à-dire de se doter d’un corps matériel, qui la protègera de la turpitude de ce bas monde.
Or, précise cet auteur, l’enveloppe terrestre de l’âme se traduit à deux niveaux : il y a le corps à proprement parler, mais aussi les forces psychiques qui l’animent, et par lesquelles transitent les sensations et les impressions matérielles jusqu’à l’âme. On l’aura compris, ces deux enveloppes constituent les deux « chaussures » que doit porter l’âme pour supporter la réalité de ce bas monde.

Lorsqu’une prophétie se révèle à l’homme, il doit se dépouiller tout au moins de sa première « chaussure » ; c'est-à-dire que pour percevoir la révélation de la Parole divine, le corps doit perdre toute emprise sur l’âme et, comme pendant le sommeil, devenir une matière inanimée. C’est ce que nous voyons chez Yéhochoua, qui dut ôter « sa chaussure » pour appréhender la prophétie qui se dévoilait à lui. Néanmoins, même à ce niveau, la prophétie transitait nécessairement par les forces psychiques – aussi appelées la « force imaginative » –, qui permettent au prophète de percevoir ces révélations à l’aide d’image et de représentations.

Chez Moché en revanche, la prophétie apparaissait à un niveau unique, appelé par nos Sages « aspakalria haMéïra » [« l’Ecran lumineux »] (Yévamot 49/b). Chez Moché, la vision prophétique n’était pas perçue à l’aide de représentations personnelles, et il devait pour cela se dépouiller également de sa seconde « chaussure », afin de devenir semblable à un ange.

Sans exclure l’approche textuelle de ces versets, il apparaît que des dimensions nettement supérieures se logent dans cette injonction « d’ôter les chaussures ».

Yonathan Bendennoune en partenariat avec Hamodia
 

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