De Gaulle, Israël et les juifs

Voilà quarante ans, le 9 novembre 1970, disparaissait le général de Gaulle, leader de la France Libre, fondateur de la Ve République et artisan de la grande fracture intervenue en 1967 dans les relations entre la France et Israël. A l'occasion de cet anniversaire, Hamodia propose un rappel historique sur les relations complexes entre de Gaulle, l'Etat d'Israël et le peuple juif. 


« Toute ma vie, je me suis fait une certaine idée de la France », a écrit Charles de Gaulle (1890-1970) en ouvrant le long récit de chronique historique des quelque 1 505 pages de ses Mémoires de guerre déjà parues en trois volumes de 1954 à 1959, puis rééditées en l’an 2000 par les Éditions Gallimard. Davantage que son appartenance à une certaine aristocratie française admiratrice du théoricien royaliste Charles Maurras, c’est bien dans cette idée de « la grandeur » de la France, et surtout en raison de sa profonde foi catholique prise en contradiction par le retour des Juifs à leur patrie ancestrale, qu’il faut trouver les causes de l’antijudaïsme et plus encore de l’antisionisme invétérés du plus prestigieux des présidents de la République française.
« Je pensais trouver à Londres l’Église, et j’ai trouvé la Synagogue ! », s’est exclamé de Gaulle en 1941 dans la capitale britannique où il avait trouvé refuge pour organiser les réseaux de la Résistance française à l’occupant nazi après son fameux « Appel du 18 Juin » 1940 lancé sur les ondes de la B.B.C. émettant de l’autre côté de la Manche. 
Une attitude ambiguë sur les Juifs à l’époque de la Shoah et de la Résistance
Une phrase assez ambiguë : car d’un côté, elle reconnaissait le fait que bien des résistants de la première heure furent justement des Juifs, mais de l’autre elle semble déplorer cette trop grande et précoce « présence juive » dans les rangs de la Résistance. Surtout qu’au même moment, parmi ceux qui rejoignirent très vite de Gaulle à Londres, on compta de nombreux militants catholiques et antisémites fervents, anciens membres de l’Action française et des Croix de feu : un profil plus conforme, semble-t-il aux attentes nationalistes du général…
Il n’empêche que bien des historiens et témoins de cette époque contestent fermement le fait que de Gaulle ait fait preuve d’antisémitisme à Londres : « Le général considérait qu’un soldat ou officier juif qu’on lui signalait comme juif était un officier français ! », expliqua ainsi le secrétaire perpétuel de l’Académie française, Maurice Druon - auteur du fameux « Chant des Partisans », l’hymne de la Résistance. (…) « Quant à l’extermination des Juifs par les nazis, s’il l’avait sue, il ne serait pas resté silencieux ».
Une réponse argumentée des défenseurs de de Gaulle
À ce propos, les défenseurs du général - dont l’ancien ministre Alain Peyrefitte - mentionnent l’existence d’au moins trois documents des archives de la France libre (cités dans un dossier de l’hebomadaire français Le Point paru le 25 janvier 2007) prenant position sur les persécutions dont étaient victimes les Juifs. Ainsi, cette lettre datée du 22 août 1940 adressée à l’Agence Juive et au Congrès juif mondial dans laquelle le général écrit : « Le jour de la victoire, à laquelle je crois fermement, la France ne peut manquer d’avoir à cœur de veiller à ce qu’il soit fait justice des torts portés aux colectivités victimes de la domination hitlérienne et, entre autres, aux communautés juives qui, dans les pays momentanément soumis à l’Allemagne, sont malheureusement en butte à l’intolérance et aux persécutions ». Une intention confirmée dans un autre message adressé par de Gaulle à un grand meeting du Congrès juif américain (CJA) qui s’est tenu le 15 novembre 1940 à New York promettant de « restaurer les droits des Juifs en France à la fin de la guerre », ansi qu’un autre message du même genre adressé le 27 septembre 1941 au rabbin Wise, président du CJA.
« Mon père se battait pour Dreyfus avec la même passion qu’il se battait pour l’Église et l’enseignement religieux, rappelle pour sa part l’amiral Philippe de Gaulle, fils du général, dans son ouvrage biographique De Gaulle, mon père - Entretiens avec Michel Tauriac paru aux Editions Plon en 2003-2004. Peu de catholiques pratiquants menaient ces deux combats à la fois car ils étaient surtout antidreyfusards. Voilà dans quel esprit Charles de Gaulle a été éduqué (…) ».
Une ardente réfutation du « prétendu antisémitisme » du général qui avait déjà été exprimée par l’écrivain juif et gaulliste de la première heure, Romain Gary : « Je ne connais pas d’homme qui soit aussi peu antisémite que vous ! », lui écrit–il en 1969.
Telles n’étaient pas les vues du grand rabbin de France, Jacob Kaplan, avec lequel de Gaulle eut un long entretien en tête-à-tête à l’Elysée en janvier 1968, quelques semaines après son tournant anti-israélien, voire antijudaïque exprimé dans sa conférence de presse de novembre 1967 : « Je n’ai pas mâché mes mots, raconte de Gaulle Je lui ai déclaré : ‘ Notre sympathie pour les Juifs est indiscutable, mais faudrait-il encore que certains ne se sentent pas plus Israéliens que Français. Leur prise de position en faveur de l’État d’Israël est inadmissible ! ’. Il [le grand rabbin Kaplan] m’a répondu que cela ne signifiait pas de leur part une ‘double allégeance’ et qu’ils ne se sentaient pas moins absolument Français, mais j’avoue que j’ai peine à le le croire. On peut être solidaires entre coreligionaires sans pour autant abandonner sa nationalité au profit d’une autre ! ». 
L’anti-américanisme gaullien à l’époque de la guerre froide
« Dans le contexte de la guerre froide, analyse l’histoiren et journaliste britannique David Pryce-Jones dans l’excellent livre Un siècle de trahison - La diplomatie française et les Juifs (1894-2007), traduit et publié en français en 2008 aux Éditions Denoël, la France, pour des raisons tout à la fois culturelles, politiques et historiques, se range naturellement à l’Ouest, c’est-à-dire du côté américain. Cependant, dans la conception du général de Gaulle, la destinée de la France est de diriger, non de suivre une superpuissance comme un allié secondaire ».
C’est donc bien cet anti-américanisme et le fait que les États-Unis sont peu à peu devenus au cours des années 60, donc en pleine guerre froide, le principal allié de la démocratie israélienne - « avec laquelle ils partagent les mêmes valeurs », précise Pryce-Jones - qu’émerge autour de de Gaullle l’idée que l’État hébreu est devenu « un obstacle aux objectifs français » … Ce qui serait surtout le cas dans le monde arabe, où Paris tente de maintenir son influence alors qu’ont déjà débuté deux longues et douloureuses décennies de décolonisation dans les pays africains et proche-orientaux de l’ancien Empire français… Car - et ce n’est pas là un moindre paradoxe - la France de de Gaulle a très tôt voulu « surfer » sur le tiers-mondisme et « l’anti-impérialisme » montants des nouveaux pays décolonisés !
Le tournant drastique de novembre 1967, confirmé en 1969 
Après s’être entouré de collaborateurs et de ministres partageant son « idée de la France » (et des Juifs…) - tel Maurice Couve de Murville, resté chef de la diplomatie française de 1958 à 1968, dont il est intéressant de rappeler qu’il fut presque deux ans durant, sous le gouvernement de Vichy dirigé par le maréchal Pétain, un expert financier responsable de « la diminution de l’influence israélite dans l’économie française », jusqu’à son heureux départ pour Alger en 1943… - , de Gaulle va opter pour un renversement de l’alliance, traditionnelle jusque-là sous la IVe République, de la France avec son « ami naturel » que fut Israël de 1948 à 1967. 
Il exprimera cette position dans sa fameuse conférence de presse donnée - comme toujours en grandes pompes - au palais l’Élysée le 27 novembre 1967, presque cinq mois après la victoire-éclair de Tsahal, au début juin de la même année, sur les armées syrienne, égyptienne, jordanienne et leurs alliés lors de la guerre des Six-Jours. C’est là qu’il prononcera sa fameuse phrase rentrée dans l’Histoire des relations franco-israéliennes sur « le peuple d’élite, sûr de lui-même et dominateur ». 
Des paroles au couperet empreintes à la fois d’antisémitisme, d’antijudaïsme et d’antisionisme qui ne concernèrent donc pas seulement « la politique conquérante d’Israël », mais bien les Juifs en tant que peuple et nation (voir l’extrait cité dans notre encadré).
L’historien israélien Michaël Bar Zohar rappelle à ce propos cette « petite phrase » pleine de dépit et de rancœur prononcée par de Gaulle le 5 juin 1967, alors que la guerre des Six-Jours venait d’éclater et qui en dit long sur les « humeurs » du général par rapport à l’État hébreu : « J’ai dit hier à Abba Eban [alors chef de la diplomatie israélienne-Ndlr] que les Israéliens ne devaient pas tirer les premiers. Car si l’on vous attaque, on ne vous laissera pas détruire. (…) Mais ils ne m’ont pas écouté ! ».
Il s’en est suivi en janvier 1969 la confirmation de ce tournant radical vis-à-vis d’Israël : à savoir une décision d’embargo total sur les armes et surtout sur les pièces de rechange des armements à destination d’Israël qui prise en personne par le général, très piqué au vif par « l’impertinence des Israéliens qui se croient tout permis ! »… 

L’analyse de Raymond Aron sur l’antisémitisme gaullien
Paradoxalement, le sociologue Raymond Aron, lui aussi un ancien résistant ayant rejoint le général à Londres et devenu l’un des intellectuels théoriciens de la France Libre dont il dirigeait les revues de réflexion, devait approuver la fin de l’alliance franco-israélienne : il estimait en effet que les intérêts des deux pays ne concordaient plus. 
Mais il fut très choqué de l’emploi par de Gaulle en novembre 1967 - et donc au plus haut niveau de l’État - de formules à connotation antisémite qui pouvaient contribuer à légitimer le racisme : « Pourquoi le général de Gaulle a-t-il solennellement réhabilité l’antisémitisme ?, se demande Aron dans son passionnant ouvrage ‘De Gaulle, Israël et les Juifs’ paru aux Éditons Plon en 1968. Afin de se donner le plaisir du scandale ? Pour punir les Israéliens de leur ‘désobéissance’ et les juifs de leur antigaullisme occasionnel ? Pour interdire solennellement toute vélléité de double allégeance ? Pour vendre quelques Mirage de plus aux pays arabes ? Visait-il les États-Unis en frappant les Juifs ? Voulait-il soumettre à une nouvelle épreuve l’inconditionnalité de certains de ses fidèles qui ont souffert sous Charles de Gaulle ? Agit-il en descendant de Louis XIV qui ne tolérait pas les protestants ? En héritier des Jacobins qui aimaient tant la liberté qu’ils interdisaient aux citoyens d’éprouver tout autre sentiment ? Je l’ignore ». 
« Je crois que la politique française vis-à-vis d’Israël a joué un rôle important dans la chute du général, écrit l’écrivain et pourtant fervent gaulliste Françoi Mauriac, juste avant le référendum de 1969 qui devait entraîner la démission et le départ volontaire de de Gaulle du pouvoir. J’ai vu, quelque mois avant le référendum, des hommes que la politique du général vis-à-vis de Jérusalem rendait fous ».
Et de l’historien Pryce-Jones de conclure à ce propos : « Le Quai d’Orsay avait gagné contre la République et contre l’opinion, mais sans le moindre bénéfice immédiat pour la France »… 

« Fille aînée de l’Église », la France ne saurait authentifier 
le retour du peuple d’Israël sur sa terre ancestrale… 
Au delà de toutes ces considérations politiques très françaises, il reste que la relation de de Gaulle avec le peuple juif s’est toujours inscrite dans une perspective religieuse catholique très traditionnaliste, fort éloignée des douloureuses révisions opérées en son temps par le Concile Vatican II. 
Pratiquante catholique depuis plusieurs générations, la famille et surtout le père de de Gaulle lui avaient inoculé les enseignements en forme de dogmes de l’Église… À savoir que « l’ancienne alliance » passée autrefois par D.ieu avec Israël aurait été déjà « accomplie », voire abolie suite à l’exil des Juifs consécutif à la destruction des deux Temples de Jérusalem et des royaumes de Judée et d’Israël, et depuis remplacée par la « Nouvelle alliance » chrétienne du Verus Israël ! 
Plus que tout autre facteur géopolitique ou diplomatique, c’est donc surtout cet « enseignement du mépris », dénoncé en son temps par le philosophe juif Jules Isaac, qui influença sur le fond le croyant de Gaulle dans ses relations souvent ambiguës aux Juifs et à Israël. 
Car reconnaître pleinement l’exercice restauré de la souveraineté de l’État hébreu sur sa terre ancestrale, assorti de ses guerres légitimes de défense face au refus constant et violent du monde arabe alentour, c’eût été prendre à rebours ce vieux dogme fondateur de l’Église voulant que, voilà près de 2 000 ans, les Juifs devenus « errants » ont été « punis » par D.ieu et bannis « à jamais » de leur terre en raison de leur « infidélité » et de leur rejet du messie chrétien. 
Des assertions théologiques fondamentales du catholicisme traditionnel que la renaissance, l’existence et le développement fulgurant de l’État hébreu depuis plus de six décennies télescopent et démentent chaque jour de plein fouet !

 

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