La vie des tribus
Si la période embrassée par le séfèr Choftim fait immédiatement suite à celle du livre de Josué, son contenu en est fort différent.
Le contraste est parfaitement décrit dans les versets 2, 7 à 2, 11 : « Le peuple servit Hachem tous les jours de Josué […] Josué, fils de Noun, serviteur de Hachem, mourut, âgé de cent dix ans […] et après eux, se leva une autre génération qui ne connaissait pas Hachem, ni l’œuvre qu’il avait faite pour Israël […] Les enfants d’Israël firent ce qui est mauvais aux yeux de Hachem, et servirent les Ba‘als. »
Tandis que, dans le livre de Josué, c’est de l’ensemble du peuple qu’il est généralement question, le séfèr Choftim révèle une force centrifuge qui l’a fait voler en éclats et où les agents de l’histoire ne sont plus le peuple pris dans son ensemble, mais les tribus considérées individuellement.
– Les tribus de Galilée subirent l’oppression des peuplades cananéennes (4, 3).
– Quant à celle d’Aser, elle resta noyée au sein d’enclaves cananéennes qui l’empêchèrent de prendre possession du territoire qui lui avait été attribué (1, 31 et 32).
– Celle de Juda prit possession du sud de la plaine côtière (Gaza, Achqelon et ‘Eqron), mais elle fut contrainte de se replier dans les montagnes devant un ennemi cananéen puissamment armé de chars de fer (1, 19).
– Les tribus dites « transjordaniennes » (Ruben, Gad et la moitié de celle de Manassé), après avoir fidèlement respecté la promesse faite à Moïse de participer aux côtés des autres à la conquête d’Erets Yisrael (voir Bamidbar 32, 1 et suivants, Josué 4, 12), se sont installées sur leurs terres. Cependant, elles sont apparues de plus en plus séparées de celles établies en Erets Kena‘an – stricto sensu, comme par une sorte de frontière constituée par le Jourdain.
C’est ainsi, en ce qui concerne la tribu de Ruben, que le cantique de Devora fait allusion à ses « divisions » (pelagoth – voir 5, 15 et 16). Selon Yehouda Elitsour (Séfèr Choftim – Collection Da‘ath miqra, éditée par le Mossad harav Kook à Jérusalem), ce mot est à rapprocher de ce qu’indique le premier livre des Chroniques (5, 8 à 10), lequel précise qu’elle s’est répandue jusqu’à l’Euphrate, se dispersant ainsi à travers l’ensemble du désert syrien, et ce jusqu’à l’époque du roi Saül.
La tribu de Ruben se serait ainsi séparée (niflega) des autres, et se serait tenue à l’écart de la bataille du Kichon pour observer une prudente neutralité (voir Rachi, Radaq et Metsoudath David sous 5, 15).
– Il en a été de même de Gad, bien installé en terre de Guil‘ad. Il s’est lui aussi abstenu de venir en aide à ses frères (5, 17 et commentaires ad loc.).
– La tribu d’Ephraïm mérite une mention particulière. Elle a été probablement la plus turbulente de toutes, puisqu’on la verra s’en prendre à Gédéon, lui reprochant de n’avoir pas fait appel à elle pour guerroyer contre Midian. Gédéon, fin diplomate, parvient à calmer sa colère en louant sa participation aux combats qui ont marqué la fin des hostilités (voir commentaires sur 8, 2).
Les choses se passeront moins bien avec Jephté, à qui Ephraïm adressera le même reproche – de l’avoir tenue à l’écart des hostilités avec Ammon – allant jusqu’à le menacer de brûler sa maison (12, 1). La querelle dégénérera en une véritable guerre civile.