Chamgar, le troisieme Chofet

 










Le livre des « Juges »


Biographie de Chamgar, le troisième chofèt.

 


Chamgar


Paradoxal Chamgar! Il a donné à Israël l’une de ses victoires les plus miraculeuses, et pourtant le séfèr Choftim ne lui consacre que deux versets, dont un seul qui vaille biographie, le second ne constituant qu’un vers du cantique de Devora:

3, 31: «Et après lui, il y eut Chamgar, fils de ‘Anath il frappa les Philistins, six cents hommes, avec un aiguillon à bœufs. Et lui aussi sauva Israël.»

5, 6: «Aux jours de Chamgar, fils de ‘Anath, aux jours de Yaël, les chemins étaient délaissés, et ceux qui allaient par les grands chemins allaient par des sentiers détournés.»

En plus de cela, son nom et celui de son père ne correspondent à aucune dénomination hébraïque, et Rachi le compte parmi ceux des choftim dont il ignore la tribu d’origine (Souka27b).


L’examen des deux versets susmentionnés permet cependant de dégager un certain nombre d’enseignements:

Chamgar ne porte pas le titre de chofèt, mais tout comme Ehoud celui de «sauveur». On peut donc supposer, comme nous l’avons fait pour Ehoud, que Chamgar a également été un dirigeant politique du peuple d’Israël.

A noter cependant ce qu’écrit Radaq à propos du verset: «Les enfants d’Israël firent de nouveau ce qui est mauvais aux yeux de Hachem et Ehoud était mort» (4, 1):

Ce verset, qui fait suite à celui rapportant l’exploit de Chamgar, n’aurait-il pas dû évoquer la mort de celui-ci, et non celle de Ehoud, son prédécesseur?

En réalité, commente Radaq, Israël n’a pas été entièrement libéré par Chamgar et, n’ayant pas cessé de faire le mal aux yeux de Hachem, le pays n’a pas connu la paix. Peut-être trouvons-nous ici l’origine du titre conféré à Chamgar: Il a été un «sauveur», en ce qu’il a allégé le poids des souffrances imposées à son peuple par les Philistins, mais il n’a pas été un chef charismatique digne de porter le titre de chofèt.

Malbim propose une autre interprétation à l’emploi, à propos de Chamgar, du mot «sauveur» au lieu de celui de chofèt: Sa victoire ayant été incomplète, il n’y avait pas lieu de lui attribuer un tel titre.

Chamgar, nous apprend le texte, a frappé six cents Philistins avec un aiguillon à bœufs. On remarquera à ce sujet:

1°– Il a seulement «frappé» les Philistins, mais il n’a pas remporté sur eux de véritable victoire (Ramban ad Berèchith49,16). Et d’ailleurs, si les Philistins, dans le séfèr Choftim, ont été souvent «battus», ils n’ont jamais été «vaincus».

2° – Il les a frappés avec un aiguillon à bœufs (porpointe en français médiéval – Rachi sous Osée10, 11 «agoulaï» [«aiguillons»?] – Ralbag sous 3,31). Il a, en d’autres termes, remporté à mains presque nues une victoire éclatante et miraculeuse sur les Philistins, ce peuple très militarisé que Samson affrontera plus tard avec des moyens tout aussi dérisoires. L’emploi d’un aiguillon à bœufs n’est d’ailleurs pas sans ressembler à l’utilisation par Samson de la mâchoire d’âne avec laquelle il a frappé mille Philistins (Choftim15, 15).


L’hostilité de ce peuple ne se démentira pas pendant des siècles, et c’est seulement sous le règne de A‘haz, roi de Juda, qu’aura lieu leur dernier affrontement avec les enfants d’Israël relaté dans la Bible, lorsque les Philistins s’empareront de Beith-Chémech, Ayalon, Guedéroth, Sokho, Timna et Guimzou (II Chroniques 28, 16 à 18).



Dans son cantique, Devora rappelle que les voyageurs, à l’époque de Chamgar, évitaient de circuler sur les «chemins» (en quelque sorte les routes nationales d’antan), auxquels ils préféraient les «sentiers détournés», et ce, expliquent Rachi, Ralbag et Metsoudath David, à cause de la présence des ennemis sur ces «chemins». On peut penser que cette insécurité, qui n’est pas sans ressembler à une intifada avant la lettre, a gravement modifié les conditions d’existence des enfants d’Israël, probablement obligés de se réfugier dans les villes et de déserter les campagnes. Il est probable que cette situation, dans une société dont les ressources étaient essentiellement agricoles, a dû comporter des conséquences économiques et sociales extrêmement douloureuses, comme une pénurie de produits alimentaires et une paupérisation accélérée de la population. Comme le fait observer Radaq, cette insécurité sur les routes signifiait que la victoire de Chamgar n’avait pas été complète. Quant à l’allusion à Yaël, ajoute ce commentateur, elle est destinée à nous convaincre que si cette femme, de même que Chamgar, a remporté des succès, ceux-ci n’ont été que des signes avant-coureurs de la véritable victoire – celle obtenue par Devora elle-même, qui «s’est levée comme une mère en Israël» (5,7).


Si l’on rapproche le verset 3,31 du suivant (4,1), il ressort que Chamgar, même s’il a succédé à Ehoud, ne lui a pas nécessairement survécu. C’est en effet la mort de Ehoud qui a conduit directement à l’histoire de Devora. Selon certains commentateurs (voir notamment Metsoudath David ad3,31), la judicature de Chamgar a eu lieu l’année où Ehoud est décédé, et lui-même est mort cette année-là.

Voilà peut-être pourquoi Rabbi Yehochoua’ ben Léwi considère que c’est à ces deux choftim que fait allusion le verset: «Mais, même leurs “juges”, ils ne les écoutèrent pas…» (2, 17), le second ayant succédé au premier avant la mort de celui-ci (Midrach Ruth Rabba 1).


Il est indiqué qu’il a «aussi» sauvé Israël («Et lui aussi [Chamgar] sauva Israël», verset 3,31), mais sans précision quant au nombre d’années de paix qu’il lui a procurées. Cela signifie, explique Ralbag (ad loc.), que sa judicature a eu lieu pendant les vingt années d’oppression par Yavin et Sissera.


L’exploit de Chamgar n’est pas sans ressembler à celui de Chamma, l’un des héros de David, dont il est indiqué que, «les Philistins s’étant assemblés en troupe, dans un champ plein de lentilles, et le peuple ayant fui devant l’ennemi, il se plaça au milieu du champ, et le sauva (de l’incendie [Metsoudath David]) et frappa les Philistins… (IISamuel 23,11 et 12).

 

 

 


Signalons enfin que Chamgar, selon le Séfèr ha-Liqoutim, Choftim14, aurait été la réincarnation de Guerchom, fils de Moïse, dont le nom est une anagramme du sien (guimel, rèch, chine et mèm).

(à suivre)

Jacques KOHN


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