‘Had gadya
La soirée du Sédèr s’achève, dans beaucoup de tables familiales, sur la chanson du cabri, ‘Had gadya, cet agneau «unique» que le «père» avait acheté pour deux zouz, et qui va être à l’origine d’une succession de malheurs: Le chat qui l’a mangé a été lui même mordu par le chien, et ainsi de suite jusqu’à l’intervention du Saint béni soit-Il qui met fin au récit.
Les commentateurs considèrent généralement que le cabri représente le peuple juif, le père qui l’a acheté étant Hachem, et les deux zouz symbolisant les deux tables de la Loi données au Sinaï. Les «personnages» qui interviennent dans ce chant représentent les différentes étapes de l’histoire des enfants d’Israël, depuis la Création jusqu’à la fin des temps.
Si l’on considère cependant l’enchaînement des agents qui se succèdent dans le récit entre l’agneau et le Saint béni soit-Il, on s’aperçoit qu’il fixe les responsabilités d’une manière déconcertante:
L’agneau incarne bien évidemment l’innocence.
Le chat qui le dévore représente par conséquent la méchanceté.
Cette méchanceté sera punie par le chien.
Le chien, qui a pourtant accompli une bonne action, en est puni, et ce par le bâton.
Le bâton, ce «méchant», est puni comme il se doit, par le feu.
Mais le feu, qui n’a fait qu’exercer la justice, est éteint par l’eau.
L’eau sera donc, à juste titre, bue par le bœuf.
Mais pourquoi le bœuf, qui n’a rien fait de mal, est-il égorgé par le boucher?
L’Ange de la mort ne fait alors que son devoir en punissant le boucher pour le mal qu’il a fait.
Et nous en arrivons au Saint béni soit-Il: Pourquoi tue-t-Il l’Ange de la mort, dont le comportement a été irréprochable?
En résumé, nous avons successivement:
– Le «gentil» cabri.
– Le « méchant » chat.
– Le « gentil » chien.
– Le « méchant » bâton.
– Le « gentil » feu.
– La «méchant »e» eau.
– Le « gentil » bœuf.
– Le « méchant » boucher.
– Le « gentil » ange de la mort.
– Le « méchant » Saint béni soit-Il!
Il semble donc bien, à lire attentivement cette chanson de ‘Had gadya, qu’elle constitue une sorte de contestation de la justice divine, puisqu’elle range Hachem parmi les «méchants».
Rav Shraga Simmons, de Aish HaTorah, propose une explication au nom de rav Nathan Adler (1742 - 1800), le maître du ‘Hatham sofèr:
Il paraît évident que le chat a eu tort de manger l’agneau, que le chien avait de bonnes raisons de mordre le chat, etc.
Le chien, cependant, a commis une erreur: celle d’intervenir dans un règlement de comptes qui ne le concernait pas personnellement, et d’aggraver ainsi une situation déjà suffisamment compliquée. Il a donc mérité d’être frappé, mais le bâton, à son tour, s’est mêlé de ce qui ne le regardait pas, et ainsi de suite…
De la même manière, Hachem sera justifié, à la fin des temps, de châtier l’Ange de la mort, lequel n’avait rien à voir non plus dans l’affaire…
La leçon à retirer de ce chant? Il nous arrive souvent, en prenant parti dans une querelle, de ne réussir qu’à l’envenimer. Lorsque nous assistons à ce que nous croyons être une injustice, ne nous transformons pas en justiciers, mais essayons de jouer les bons offices. C’est de l’eau, et non de l’huile, qu’il faut apprendre à savoir jeter sur le feu!
Jacques KOHN.