L'odeur des traitres


Au regard de la série d’événements qui se déroulèrent au début du mois d’Av à travers les générations, on en vient généralement
à se laisser porter par le désespoir et la consternation ! Mais pourtant, ce sont ces mêmes circonstances qui permirent à certains
hommes de faire ressurgir leur identité profonde…

Au moment où Yaacov prit la
place de son frère Essav
pour recevoir les bénédictions
d’Its’hak son père, la Torah
nous relate qu’il s’enveloppa des
plus beaux vêtements de son aîné
qui étaient faits de peaux de chevreaux,
et ce afin d’éviter que son
père ne découvre son subterfuge.
Ainsi, lorsque Yaacov s’approcha
alors de son père, « Its’hak aspira
l’odeur de ses vêtements et il le bénit
: ‘Voyez, le parfum de mon fils
est comme le parfum d’une terre
bénie par l’Éternel’ ! », (Béréchit,
27, 27).

Comment cette odeur put-elle
ainsi inspirer Its’hak, s’étonne le
Midrach (Béréchit Rabba 65, 22),
alors que « rien au monde n’a
d’odeur plus fétide que ces peaux
de chevreaux »…?

Avant que nous ne découvrions
la réponse du Midrach, arrêtons nous
un instant sur les circonstances
de cette bénédiction : Yaacov
est l’enfant « pur » et intègre qui
n’a sa place que dans les tentes
de l’étude, pendant que son frère
jumeau est l’enfant rebelle et
« l’homme des champs » qui vit du
produit de sa chasse ! Or, si Yaacov
dut revêtir les habits de son
frère pour recevoir les bénédictions,
il ne fait aucun doute que
ces circonstances reflétèrent une
dimension très particulière : le
personnage qui se présenta devant
Its’hak était doté d’une intériorité
pure et parfaite, tout en arborant
une figure extérieure rude et peu
avenante. Cette odeur inspirante
qu’Its’hak perçut ne fut en réalité
que l’expression de ce personnage
paradoxal : comme nous l’enseigne
le Midrach, ce n’est pas l’odeur
des « habits » [bégadim] qu’Its’hak
aspira en fait, mais bien celui des
« traîtres » [bogdim] de la descendance
de son fils…


Les « hommes rebelles »

Sans davantage de précisions, le
Midrach enchaîne par le récit suivant
: « Suite à la conquête de Jérusalem,
les Romains dirent à Yossef
Méchita : ‘Va au Temple, et tout
ce que tu en sortiras sera à toi !’. Il
entra et y prit le Candélabre d’or. Les Romains lui
dirent : ‘Il ne sied guère à un homme
profane de faire usage d’un tel
chandelier. Retourne-y une seconde
fois et tout ce que tu en sortiras sera
à toi’, mais il refusa. On lui proposa
d’être dispensé de trois années
d’impôts, mais il persista dans son
refus ; il criait : ‘N’est-il pas suffisant
que j’ai déjà attisé une fois
la colère de mon D.ieu pour que je
recommence une seconde fois !?’.
Ils l’attachèrent alors à une épaisse
plaque sur laquelle on découpe le
bois et ils commencèrent à le scier.
Mais lui, pendant ce temps, criait :
‘Malheur à moi qui ai attisé le courroux
de mon Créateur !’ ».

À travers l’odeur des vêtements
d’Essav, Its’hak perçut en réalité la
nature profonde des tous ces hommes
qui se rebellent contre leur
D.ieu mais qui, à l’instar de Yossef
Méchita, se rachètent finalement
par un acte de bravoure. Suivant
l’interprétation du Midrach, il apparaît
donc que c’est en inspirant à
pleins poumons l’odeur des « vêtements
[traîtres] » que portait Yaacov
qu’Its’hak sentit monter en lui
l’inspiration des bénédictions. Mais
qu’est-ce que cela signifie…?

Couvrir… ou révéler

Une simple réflexion sur le concept
de « vêtement » nous permettra de
découvrir deux dimensions distinctes
: en premier lieu, un habit
est destiné à dissimuler la nudité
de l’homme, autrement dit à le
protéger du regard d’autrui. Mais
d’autre part, il est également manifeste
que le vêtement « habille »
l’homme et lui permet de se montrer
aux regards extérieurs selon
ce qu’il est et tel qu’il se voit luimême…
Ainsi, une tenue vestimentaire
adéquate pour certaines
personnes – suivant leur âge, leur
personnalité ou leur contexte social
– s’avère être totalement hors
de propos pour ceux qui ne s’identifient
pas à ce mode de vie. Car si
l’habit ne « fait » pas l’homme, il reflète
toutefois une certaine part de
sa nature profonde !
Autrement dit, le costume dont on
se pare est à la fois un « vêtement »
– destiné à « recouvrir » notre intériorité,
– mais aussi un « habit »
– par lequel on se dévoile aux regards
d’autrui. La nuance entre ces
deux vertus est que bien souvent,
un profond décalage se creuse entre
« l’être » et le « paraître »…

Prenons l’exemple d’Essav : dès son
premier jour, cet homme vient au
monde « recouvert d’une pelisse »
– signe manifeste de ses tendances
profondes ! Or, lui-même se voit
ainsi, puisqu’il n’hésite pas à se
confectionner des habits en peaux
de bêtes ; car pour lui, le fait de
couvrir son corps était avant tout le
reflet exact de sa personnalité !
Chez d’autres personnes en revanche,
la tendance est radicalement
inversée : ce qui est supposé mettre
en relief leur personne profonde est
au contraire davantage consacré à
la couvrir et à la dissimuler derrière
une épaisse carapace.

Tels sont précisément ces « rebelles »
qu’Its’hak huma à travers les « vêtements
» de Yaacov. Lorsqu’il s’exclama
: « La voix est celle de Yaacov,
mais les mains sont celles d’Essav
! », Its’hak exprima le profond
désarroi qui l’envahit face à cette
apparence qui ne correspondait absolument
pas à la voix qui lui parlait.
Mais en aspirant cette odeur,
il comprit que se présentaient sous
ses yeux tous ces hommes « rebelles
» qui, pour écarter leur identité
profonde, se cachent derrière une
épaisse carapace semblable au vêtement
d’Essav. Et ceux-là même méritèrent
une bénédiction particulière,
parce qu’en dépit des apparences
qu’ils adoptent, leur véritable identité
reste profondément ancrée dans
leur coeur : c’est la voix de Yaacov
qui filtre à travers l’écorce des vêtements
d’Essav.

A quel moment cette voix percet-
elle ? Le Midrach nous révèle
que c’est dans des circonstances
aussi dramatiques que la destruction
du Temple que cette flamme
se ravive ! En ces instants de terrible
dépit, des hommes tels que
Yossef Méchita sont capables de
se défaire de toutes leurs carapaces
pour laisser éclater au grand
jour l’intime profondeur de leur
être. Lorsque le Temple de Jérusalem
est détruit, lorsqu’ils voient
comment l’honneur de D.ieu et
de Son peuple est bafoué par les
nations, ces hommes prennent
conscience de leur identité intime
et laissent éclater la voix
de Yaacov – laquelle n’a jamais
cessé de vibrer au fond d’eux !

Yonathan Bendennoune


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