10 Tevet
Interné à Pithiviers par les autorités de Vichy
le 14 mai 1941, mon père fut déporté
à Auschwitz le 25 juin 1942. Il y passa
plus de deux ans et demi, jusqu’au 18 janvier
1945. Il fut ensuite transféré à Ebensee, en
Autriche, et ne fut libéré par les Américains
que le 6 mai 1945, huit jours après la mort
d’Hitler et deux jours avant la capitulation
de l’Allemagne.
En d’autres termes, il passa successivement
par tous les cercles de l’abîme. Et il survécut, dans chacun d’entre eux, à la plupart
de ses frères et compagnons. Ce fut une
première chance ou un premier miracle,
en arrivant à Auschwitz, d’être sélectionné
pour le travail au lieu d’être gazé immédiatement. C’en fut une autre de rester en
vie sur une longue période à Auschwitz III,
le complexe industriel mis en place dans
l’enceinte du camp : dans les meilleures
périodes, la mortalité y oscillait entre 2,5
et 5 % par mois, soit 30 et 60 % par an. Le
transfert d’Auschwitz à Ebensee, en janvier
1945, fut une « marche de la mort » à travers
une Europe centrale glacée, à pied ou dans
des wagons de marchandises dépourvus
de toit : l’opération tua, selon les convois,
50 à 90 % des déportés qui y furent astreints. Quant au camp d’Ebensee, mon père
m’avoua que ce fut sa pire épreuve. Dans
cette usine creusée dans le roc, où l’on produisait, nuit et jour, des moteurs et du carburant pour les camions et les missiles, le
froid était intense, les conditions de travail
plus atroces encore qu’ailleurs (quatorze
heures de suite, sous les coups et au milieu
des piles de cadavres), la nourriture presque inexistante (la ration officielle ne comportait qu’un demi litre d’ersatz de café par
jour, une soupe d’épluchures de pommes de
terre et cent cinquante grammes de pain).
Mon père survécut à tout cela. Et même
à une ultime tragédie. Le 6 mai, les forces américaines prirent le contrôle du site
d’Ebensee. Mais ils interdirent aux déportés d’en sortir, pour « raisons sanitaires » :
ceux-ci, indignés, tentèrent de forcer les
barrages. Les Américains ouvrirent le feu et
tuèrent plusieurs dizaines de personnes. La
libération effective n’intervint que le 9 mai.
Déporté à Auschwitz en wagon à bestiaux,
mon père revint à Paris en train-hôpital,
couché dans des draps blancs, veillé par
de diligentes infirmières. On l’installa pendant quelques semaines à l’hôtel Lutétia,
jusqu’à ce qu’il eût repris du poids, puis on
l’envoya dans une « maison de repos », avec
d’autres anciens déportés. En 1946, son logement d’avant-guerre lui fut restitué. On
lui offrit quelques meubles sommaires, des
vêtements, un pécule, des cours de coupe
chez les meilleurs tailleurs. Tout lui était
indifférent : « J’assistai à un accident
grave dans le métro. Un homme fut coupé
en deux. Les gens hurlaient. Cela ne me
toucha pas. » Mais il rencontra une femme
qui voulait revivre. Lui aussi ! Ils se marièrent, devant le rabbin orthodoxe de la
rue Pavée, le Rav Rubinstein, puis au civil.
Je naquis par un dimanche d’été pluvieux.
J’eus la plus belle des enfances - comme toute ma génération. Dans la moitié
américaine du monde, « l’Occident », une
prospérité sans précédent, subite, rapide,
transformait choses et gens, et les enfants, qui naissaient en grand nombre, en
étaient les premiers bénéficiaires. Peut être
les enfants des survivants de la Shoah
étaient-ils un peu plus gâtés que les autres.
Beaucoup de survivants de la Shoah se sont
tus à leur retour. Soit que les mots leur aient
manqué, ou que personne n’ait voulu les
écouter. Soit qu’ils aient cherché à oublier, ou
cru qu’ils seraient changés en statues de sel,
comme la femme de Loth, s’ils regardaient en
arrière.
Mais dans le milieu de mes parents, on en
parlait. Par la force des choses. Si les Juifs
de souche française se mêlaient à des non-
Juifs, ce qui les contraignait souvent à taire
leurs épreuves, ou leur donnait l’occasion de
ne pas les évoquer, les Juifs d’origine étrangère vivaient principalement entre eux,
même sur le plan professionnel : le moyen,
dès lors, de ne pas aborder les événements
que tous avaient traversés ? Le mot de Shoah
- qui signifie « ouragan » ou « cataclysme »
en hébreu - n’était pas encore employé. Ni
celui d’Holocauste. Les Juifs est-européens
disaient en yiddish « die milkhomeh » (« la
guerre »), « der unglik » (« le malheur »), « der
lager » (« le camp ») et surtout « der Hurban »
(« la dévastation »), un terme hébraïque que
la tradition religieuse avait appliqué jusque
là au drame originel, la destruction du Temple de Jérusalem et l’Exil qui s’en était suivi.
Les enfants écoutaient. D’abord sans trop
comprendre. Puis de façon plus attentive.
Un jour, enfin, nous posions des questions.
On nous répondait. Un dialogue commençait. L’idée d’interviewer mon père, de lui
demander de me raconter Auschwitz de façon systématique, chronologique, devant
un magnétophone, ne m’est venue que sur
le tard, quand j’avais plus de vingt-cinq
ans et lui près de soixante-dix. Un fils croit
toujours que ses parents sont immortels, et
qu’il aura amplement le temps de les interroger. Une première expérience ne fut pas
très concluante : quand il s’exprimait spontanément, mon père pouvait être un excellc
lent narrateur ; sur commande, il était plus
lent, plus circonspect. Je renonçai provisoirement. Quelques années plus tard, grâce au
caméscope, ces entretiens se sont banalisés.
Mais mon père n’était plus de ce monde.
Ce qu’il m’a dit tout au long de notre dialogue
informel s’est inscrit de manière indélébile
dans mon esprit. Je me rappelle de la première cérémonie commémorative à laquelle
il m’a emmené. C’était au milieu des années
1950, quand le Mémorial du Martyr juif inconnu, rue Geoffroy L’Asnier, n’existait pas
encore. Les déportés se recueillaient au Père-
Lachaise, devant des cénotaphes consacrés à
chacun des camps. L’un de ces monuments
m’intriguait : une forme humaine en granit
gris, sans face ni membres. Je demandai à
mon père : « Pourquoi on ne lui a pas fait de
visage ? » Il me répondit : « Parce que dans
les camps, nous n’avions plus de visage. »
Je me rappelle aussi du jour d’hiver où mon
père me montra une cheminée de briques,
au-dessus des toits de Paris, d’où montait une
mince fumée blanche : « Tu vois, la cheminée
du crématoire, c’était comme ça. » (Quand j’ai
vu pour la première fois la seule cheminée
qui subsiste à Auschwitz, je l’ai reconnue.)
C’est à travers ces confidences brèves, parfois
abruptes, que mon père a su répondre à mes
questions les plus profondes, les plus difficiles. Par exemple, pouvait-on garder la foi
après la Shoah ? Mon père n’a jamais abordé
ce point de façon abstraite. Mais un jour, il
m’a dit : « Ceux qui mouraient le plus vite, en
arrivant au camp, c’étaient ceux qui, avant la
guerre, avaient abandonné la religion et perdu l’habitude de jeûner à Kippour. Leur corps
ne savait plus rester vingt-quatre heures sans
nourriture. » Il y avait là une première piste :
constater que la foi et la loi fortifient l’homme
et l’aident à affronter les épreuves. Mais mon
père a ajouté : « Nous avions parmi nous des
Juifs très pieux, qui connaissaient les prières par coeur. Ils tenaient aussi le calendrier
religieux à jour. Nous savions donc, chaque
année, quand tombait Kippour. La plupart
des détenus juifs jeûnaient : ils gardaient leur
pain pour le soir. Les SS et les kapos étaient
au courant. Ils ne disaient rien. » Cette seconde remarque allait beaucoup plus loin à
mes yeux. On ne pouvait pas porter de jugement sur ceux qui, passés par la Shoah, se tenc
naient désormais en dehors de la Torah. Mais
inversement, on ne pouvait tirer argument
de la Shoah - du « silence » divin, de l’ « absurde » de ces événements - pour renoncer
à la Torah et aux mitsvot ou les combattre,
puisque les Juifs avaient voulu, à Auschwitz
même, leur rester fidèles de façon explicite.
Je comprenais enfin pourquoi mon père avait
gardé la foi. Et j’ai tenté, quand j’ai dû parler à mon tour de la Shoah à mes enfants,
de transmettre ce message. Les nazis avaient
conçu les camps d’extermination comme un
monde absolument opaque, hermétiquement
criminel, où la Torah serait impossible. Les
déportés juifs y avaient fait rentrer, be’hol
méode’ha, en allant jusqu’au bout de leur
héroïsme physique et mental, un fragment
de Torah. C’est de cette brèche dans le mal
que procède le monde d’aujourd’hui, dans ses
moindres ramifications.
© Michel Gurfinkiel & Editions Alphée Jean-
Paul Bertrand, 2008
« Un Devoir de Mémoire », par Michel Gurfinkiel. Editions Alphée Jean-Paul Bertrand.
187 pages. Prix : 18,90 euros.
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