Ce livre forme la suite directe de notre volume Expédition vers les profondeurs de l’Être,
où nous avions traité des fondements primaires de la foi juive :
l’existence d’un Créateur ; la présence d’un objectif clair et défini
conféré au monde ; la réalité établie selon laquelle l’Auteur de cette
création a fait don d’un manuel d’instructions pour son bon fonctionnement,à
l’instar du mode d’emploi joint à un produit par son fabricant.
Cette deuxième expédition aura pour but de montrer que la Torah
d’Israël est bien le livre d’instructions dont il s’agit et dont, de ce fait,
s’inspirera chaque élément exposé.
Le lecteur est prié de se référer à l’avant-propos de notre premier
ouvrage qui s’applique autant à ce qui sera présenté ici.
Chaoul, le questionneur, et El‘hanan, qui lui répond selon les
aptitudes que Hachem lui a données, continuent de se parachever harmonieusement
l’un l’autre. Ils poursuivent leur débat sous la forme qu’ils lui avaient
conférée jusque-là et selon les mêmes principes, ne cessant de se faire guider
par la pure logique.
Notre objectif n’est pas de fournir sur les sujets abordés la masse
d’informations thésaurisées au fil des ans. Nous nous focaliserons sur la
logique étayant chaque argument. Quant aux preuves elles-mêmes, nous
n’apporterons que quelques échantillons de chaque type. Quiconque veut élargir
ses connaissances pourra s’abreuver aux sources admises de la littérature
(livres et cassettes) riche et diversifiée consacrée à ces thèmes. Quant au
“système de démonstration” dans son ensemble, il est aujourd’hui présenté dans
les célèbres séminaires d’information et de diffusion du judaïsme. Organisés en
de nombreuses langues dans toutes les régions du monde juif, ces symposiums ont
pour objectif un affinage intensif de cette démonstration.
À plusieurs moments de l’exposé, nous indiquerons les sources où le
lecteur pourra développer ses connaissances.
Ma pensée a été largement influencée par de nombreuses personnalités,
parmi lesquelles je nommerai mon ami Moché Grilaq, ainsi que tous les
conférenciers agissant au sein des divers mouvements de propagation du judaïsme
par le biais de séminaires, de cercles de débat à domicile ou d’autres moyens
d’information. Sans cette action commune et soutenue, à partir de laquelle ont
pris forme les idées ici présentées, ce livre n’aurait certainement pas vu le
jour.
Des Maîtres en Torah ont revu cet ouvrage avant sa parution et l’ont
fait bénéficier de leurs remarques. À eux aussi s’adresse ma profonde
gratitude.
M. N.
1
Entretien n°1
Chaoul : Je voudrais que tu
m’expliques ce qui incite tant de gens à soumettre leur existence à la Torah
d’Israël et à ses commandements. La pratique des mitsvoth inclut-elle tous les domaines de la vie, pose-t-elle ses
nombreuses limites sur tous les champs de l’existence ?
El‘hanan : Ceux qui
observent les mitsvoth croient
fermement que le Créateur a donné la Torah à l’homme et que celle-ci inclut Ses
instructions précises sur la manière adéquate de faire fonctionner l’être
humain et le monde.
Chaoul : Que veux-tu dire
par “croient” ? Celui qui a été élevé depuis sa naissance avec l’idée que
la Torah a été donnée au Sinaï et que ses commandements sont les directives de
Dieu peut-il seul se compter parmi ceux qui observent les mitsvoth ? Une personne qui n’a pas été instruite dans la foi
depuis sa jeunesse ne pourra-t-elle jamais se joindre à leur assemblée ?
El‘hanan : Lors de notre
premier entretien (dans Expédition vers
les profondeurs de l’Être), nous avions discuté de la possibilité de
démontrer l’existence du Créateur à un homme qui n’a pas été formé à la foi
depuis son enfance. Il nous incombe à présent d’examiner de quelle manière nous
pouvons établir l’origine divine de la Torah, et ce à l’intention également de
celui qui n’a pas été élevé depuis sa jeunesse dans la tradition sinaïtique et
qui ignore que la Torah d’Israël est celle de Dieu.
Chaoul : N’est-ce pas là
encore une question de foi ?
El‘hanan : De foi –
oui ! De foi aveugle – non ! Combien des nôtres se sont-ils jetés
dans le feu ou dans l’eau en clamant haut et fort leurs convictions ?!
Mais la foi spécifiquement juive ne se fonde pas simplement sur l’intuition
individuelle, ou sur l’éducation reçue depuis l’enfance. Quiconque a évolué
dans un milieu où on ne l’a pas élevé dans cette croyance, qui n’a jamais entendu
parler d’un Dieu Créateur et de l’existence de la Torah n’en est pas moins
soumis à tous les commandements. Car selon le judaïsme, chacun peut atteindre
la conscience intellectuelle selon laquelle la Torah a été donnée au mont Sinaï
par le Créateur et Maître du monde.
Chaoul : Je serais
heureux de t’entendre me le démontrer.
El‘hanan : Que dirais-tu
si, un beau jour, quelqu’un te racontait que Dieu lui est apparu et lui a remis
des consignes ?
Chaoul : J’affirmerais
qu’il s’agit d’un rêve ou d’un fantasme.
El‘hanan : Et si de
nombreuses personnes prétendaient avoir vécu la même expérience ?
Chaoul : Peut-être
ont-elles toutes été associées à la même hallucination…
El‘hanan : Et si ce n’est
pas un groupe limité, mais un peuple entier formé de millions d’individus qui a
traversé cette expérience au cours de laquelle des instructions ont été
confiées à tous les présents, et que ceux-ci, jusqu’à leur dernier souffle, ont
considéré l’événement comme absolument réel ? Que
diras-tu alors ?
Chaoul : Assurément, un peuple
entier ne peut inventer un récit dont les nombreuses versions concordent dans
les moindres détails. De plus, il est impensable que les membres d’une nation
aient tous vécu une expérience fictive exactement de la même manière. Voilà
pourquoi si une personne arguait que le récit a malgré tout été inventé, la
charge de le prouver lui incomberait indéniablement… Ce sera à elle d’établir
que l’événement n’a été qu’un tour de passe-passe ou un effet de l’imagination
collective… Et aussi longtemps qu’elle n’aura pas assuré cette démonstration,
ceux qui affirment qu’il s’agit bel et bien d’une révélation devront être
considérés comme étant dans le vrai (et seront estimés comme tels pas seulement
au bénéfice du doute, mais de manière formelle ! – v. Appendice n°5).
El‘hanan : Plus
encore ! Puisque nous nous situons déjà au stade où l’existence de Dieu
est une réalité objective située au-delà du doute (v. Expédition vers les profondeurs de l’Être), rien ne nous empêche de
considérer que Dieu, qui existe assurément, puisse Se révéler à un peuple…
Chaoul : Doucement !
Quel rapport te permets-tu de déduire entre l’existence d’un Dieu grand,
tout-puissant et spirituel, et la crédibilité d’une révélation ? C’est
plutôt le contraire qui est vrai ! Ne profanez-vous pas Son Nom, vous les
religieux, lorsque vous affirmez qu’Il S’intéresse aux hommes, si
insignifiants, et qu’Il entre en contact avec eux pour leur enseigner ce qu’ils
doivent faire ? Après qu’a été clairement établie l’existence du Créateur,
il Lui “sied”, certes, de créer l’univers, mais pas de Se manifester aux hommes
et de révéler de l’intérêt pour leur conduite et leurs actions…
El‘hanan : J’opposerai deux
réponses à ton objection :
a. Toutes ces
idées ne résisteront pas à l’épreuve de la réalité, lorsque toi-même et
quelques millions d’individus vivrez l’expérience d’une révélation ! Vous
devrez bien reconnaître alors que Dieu Se révèle à un peuple…
b. L’idée
selon laquelle Il est tellement grand qu’Il ne S’intéresse pas aux êtres
humains si petits et négligeables est loin de L’exalter ; bien au
contraire, elle Le déprécie ! En t’exprimant de la sorte, tu fais du
Créateur infini un être limité, et je vais t’expliquer pourquoi :
Imaginons que Réouven et Chimon fassent la course vers un but situé à
l’infini, et que Réouven prenne une avance de cent foulées sur son rival. Qui
donc se situe le plus près de l’objectif ?
Chaoul : Tous deux se
trouvent exactement à la même distance, puisqu’une infinité d’enjambées et une
infinité moins cent enjambées constituent la même mesure : l’infini !
En d’autres termes, toute grandeur – aussi vaste soit-elle – ne signifie rien
dès lors qu’il s’agit de l’infini…
El‘hanan : S’il en est
ainsi, que fait celui qui affirme qu’il “sied” à Dieu de créer un monde mais
pas de Se préoccuper de nos petits problèmes ou de Se révéler à nous ? Il
prétend que le fossé entre nos “menus soucis” et le vaste univers a rapproché,
à notre détriment, l’univers de Dieu. En d’autres termes : étant
considérablement plus grand que nous, l’univers est plus proche que nous de
Lui… Une pareille affirmation restreint le Divin en L’appréhendant comme une
entité finie influencée par des considérations ou des différences de formats.
Qu’Il nous préserve d’une telle pensée, Lui qui est infini et au regard duQuel
la distance qui Le sépare des sujets et affaires les plus nobles équivaut
parfaitement à celle qui Le distingue des moindres vétilles ! S’Il a
néanmoins créé le monde, c’est uniquement parce qu’Il l’a voulu. De ce fait,
rien n’empêche qu’Il ait également voulu Se révéler aux humains et
“S’intéresser” à leurs “maigres sorts”…
2
Chaoul : Explique-toi,
s’il te plaît !
El‘hanan : Puisque Dieu est
transcendant et au-dessus de l’univers entier, ce n’est pas parce qu’il “Lui
sied” de créer le monde qu’Il l’a effectivement fait naître à l’existence, mais
parce qu’Il l’a voulu, ce pour des motifs qui Lui appartiennent – lesquels
peuvent également faire qu’Il S’intéresse à nos “petits problèmes”.
De surcroît, il nous est absolument impossible de déterminer ce qui
est une “petite” ou une “grande” considération, du fait que nous ne disposons
pas de la perspective adéquate. Ce qui, à nos yeux, peut (ou risque de) sembler
grand et capital peut paraître accessoire sous un autre regard, et vice versa.
Chaoul : Revenons à notre
sujet : nous étions d’accord sur le fait que celui qui assiste à un
événement, au cours duquel lui-même et des multitudes voient Dieu, ne peut
douter qu’il s’agit bel et bien de la réalité et non d’un tour joué par son
imagination. Où voulais-tu en venir ?
El‘hanan : Analysons
ensemble la citation suivante :
Les enfants
d’Israël n’ont pas prêté foi à Moché Rabbénou en raison des prodiges qu’il a réalisés […] Qu’est-ce qui les a
incités à se fier à lui ? Par la révélation au mont Sinaï, où nos yeux et
non [ceux de] l’étranger ont vu, où nos oreilles et non [celles d’] un autre
ont entendu le feu, les tonnerres et les éclairs, et lui qui s’approchait de la
brume alors que la voix lui parlait et que nous entendions : “Moché !
Moché ! va leur dire ceci et cela…” (Rambam, Hilkhoth Yessodei haTorah 8, 1).
La Révélation sinaïtique constitue le fondement de la croyance juive.
Cet événement est absolument unique dans l’histoire. Aucun peuple au monde ne
fait valoir le récit d’une situation comparable, dans laquelle Dieu Se serait
manifesté aux foules humaines. Chaque religion voit ses annales débuter par un
individu qui a raconté maints prodiges sur lui-même. Aucune d’entre elles ne
fait mention d’une théophanie patente en présence de multitudes entières, à l’instar
de la Révélation sinaïtique. Et même si certaines ont repris les fondements du
judaïsme à leur avantage, aucune ne s’est attribué l’idée de cette
révélation ! Tu penses bien que s’il avait été possible d’inventer un
récit pareil, elles auraient été fort heureuses de le faire et de l’adopter.
Son absence réduit donc de manière significative l’authenticité de leur dogme.
Chaoul : Pourquoi cette
absence précisément est-elle si funeste ?
El‘hanan : Parce que la base
même d’une telle religion – la mission reçue par son fondateur – s’érige sur
son histoire personnelle établie sans aucun témoin ni aucune preuve
substantielle. (Personne n’a vu Mahomet quand il rencontra l’ange Gabriel,
selon la croyance des Musulmans. Selon leur récit, il était le seul présent
durant ces entrevues, et c’est lui qui est venu en faire le compte rendu. De
même, personne n’a vu l’initiateur du christianisme recevoir quelque mission
divine ; on peut tout au plus affirmer qu’il est lui-même venu le
raconter…) N’est-il pas compréhensible que l’on puisse douter de l’authenticité
d’un tel récit ? N’importe qui peut raconter ce qu’il veut. Pour peu qu’il
soit doué et charismatique, il parviendra à convaincre des masses entières de
la véracité de ses dires. Adhérer à une confession qui s’érige sur une telle
base, c’est agir sous l’effet d’une foi aveugle, dont le roi Chelomo
affirme : Le sot croit n’importe
quoi… (Michlei/Proverbes
14, 15).
Cela n’a absolument rien à voir avec une religion qui a pour support
une révélation publique et qui débute avec le récit établi par des multitudes
affirmant avoir vu Dieu et entendu Ses paroles, etc. Une collectivité
entière ne peut, de conserve, forger un récit et le relater avec exactitude
comme si ses membres en avaient tous été témoins.
La Torah “savait” parfaitement que personne n’arriverait à fabriquer
une telle histoire. Dans le quatrième chapitre du livre de Devarim, les versets introduits par les mots : Lorsque tu auras engendré des enfants et des
petits-enfants, et que vous aurez vieilli dans le pays annoncent le malheur
et la grande dispersion qui s’abattront sur le peuple hébreu. Le Texte
ajoute : Dans ta détresse, quand
t’auront trouvé toutes ces choses, à la fin des jours, tu reviendras jusqu’à
Hachem, ton Dieu, tu écouteras Sa voix […] Car demande, de grâce, aux jours
premiers qui étaient avant toi, depuis le jour où Dieu créa l’homme sur la
terre, depuis l’extrémité des cieux jusqu’à l’extrémité des cieux : A-t-il
été comme cette grande chose, ou a-t-il été entendu comme elle : Un peuple
a-t-il entendu Dieu parlant depuis le milieu du feu comme toi-même as entendu
et as [sur]vécu ? (4, 25-33)
En d’autres termes, la Torah s’adresse au Juif de chaque génération,
lui promettant que dans aucun lieu de l’univers – depuis l’extrémité des cieux jusqu’à l’extrémité des cieux – tout
au long de l’histoire humaine – depuis le
jour où Dieu créa l’homme sur la terre jusqu’à la fin des jours, il ne
s’est plus produit et il ne se produira plus un événement comme celui du Sinaï
où Il Se révéla à un peuple…
Chaoul : Celui qui ne
croit pas en l’existence de Dieu n’éprouve aucune difficulté à affirmer qu’Il
ne Se révélera à aucun peuple ! Quant à celui qui croit en Son existence
tout en étant convaincu qu’Il ne S’intéresse pas aux hommes, il pourra tout
aussi aisément assurer qu’un tel Dieu ne Se manifestera à aucun peuple !
El‘hanan :
Effectivement ! Mais si les choses sont ainsi, comment, à ton avis, ce
même Dieu S’est-Il manifesté au peuple d’Israël au mont Sinaï si, selon ton
argument, Il n’existe pas ou s’Il ne “S’abaisse” pas à S’intéresser aux
humains ? (Veuille-t-Il nous préserver d’une telle idée !)
Chaoul : Qui ne croit pas
en Lui ne croit évidemment pas plus en Sa manifestation ! L’agnostique ne
peut admettre la révélation sinaïtique !
El‘hanan : Personne ne
niera cependant que des millions de gens, au fil de millénaires, ont eu la
conviction qu’un pareil événement s’est bel et bien produit.
Chaoul : Certes, mais il
n’est guère difficile d’inventer de toutes pièces une telle histoire et de
persuader les masses de son authenticité…
El‘hanan : Nous verrons
qu’il est impossible de composer un récit pareil
et de convaincre les multitudes de sa véracité. Mais à ce stade, avant de nous
lancer dans cette démonstration, contentons-nous de quelques points importants :
Si vraiment il était loisible d’élaborer un tel “mythe”, qui mieux que
l’auteur de ces versets – fabulateur, selon notre incroyant – sachant qu’il est
possible de forger l’histoire, aurait pourtant pris le risque d’attester que
personne au monde ne parviendrait à fabriquer
un tel récit et à le diffuser ? Le Texte n’assure pas seulement qu’une
Révélation de masse ne se produira jamais plus ; il donne aussi sa parole
que personne ne réussira à inventer une histoire analogue : la Torah
atteste que cela n’arrivera pas et ne
sera pas entendu ! S’il n’existe aucune possibilité de forger une
telle narration et de l’“instituer”, l’auteur n’a pris aucun risque en
certifiant qu’une chose pareille ne se produira pas.
D’un autre côté, il est clair que la Révélation du Sinaï a bel et bien
eu lieu. En effet, si ce n’était pas le cas, comment alors des multitudes
humaines ont-elles pu être convaincues de sa véridicité ? Si cet événement
ne s’était pas produit (à Dieu ne plaise !) et qu’il avait été possible de
l’inventer de toutes pièces et de convaincre les masses de son authenticité –
et si c’est ainsi que le récit de la Torah avait commencé de se propager –
l’auteur serait le mieux au fait de cette affabulation. Comment alors se
serait-il hasardé à certifier que personne ne l’imiterait et ne réussirait
aussi bien que lui dans cette entreprise ? Le fait est que cette prophétie
s’est réalisée et que, parmi tous les initiateurs et diffuseurs de nouvelles
religions, réellement personne n’est parvenu à créer une histoire de ce
genre ! Or, n’est-ce pas infiniment plus difficile de formuler une idée et
de créer un précédent que de simplement l’imiter ?
Si elle avait assuré que personne n’émettrait un commandement comme la
vache rousse ou comme l’interdiction du cha‘atnez
(prohibition d’un vêtement contenant de la laine mêlée à du lin), la Torah
n’aurait pas pris un risque aussi grand : s’agissant de mitsvoth dont le motif n’est pas
“apparent”, il n’y a aucune raison pour que les promoteurs de religions en tous
genres veuillent les adopter. À l’inverse, n’importe quelle confession
trouverait grand intérêt à présenter une histoire ressemblant à celle de la
Révélation, sans laquelle ses bases paraissent plutôt chancelantes. Un dogme
dont le support est la crédulité aveugle ne cherchera-t-il pas à prouver par
tous les moyens la véridicité de l’événement par lequel il s’est
constitué ? Si une telle possibilité se présentait – en inventant un
récit, par exemple – les religions ne seraient-elles pas nombreuses à l’avoir
saisie ? Or, le fait est qu’aucune d’entre elles n’a tenté cette démarche…
3
Chaoul : Permets-moi de
revenir sur nos pas, plus exactement à l’argument selon lequel il aurait été
facile d’inventer un tel récit et de le “greffer”. On peut aisément démontrer,
disais-tu, qu’une telle “transplantation” serait irréaliste et vouée à l’échec.
Comment prouves-tu cette affirmation ?
El‘hanan : Chacun de nous
se rappelle comment David Ben Gourion – premier ministre “initial” de l’État
d’Israël – convia le 10 chevat 5716
(1956), place de la Menora, à Jérusalem, les dirigeants de tous les corps
constitués. L’objectif de ce rassemblement était de les informer des décisions
gouvernementales en cette heure grave. Quelque cinq mille personnes y prirent
part – des maires, des députés, des ministres, des rabbins de municipalités,
des présidents de fédérations religieuses, etc. Ben Gourion parla devant
l’assemblée et annonça, dans son discours, les mesures prescrites face à l’état
d’urgence : chaque matin et dès l’âge de dix-huit ans, tout jeune homme
devrait attacher sur sa tête des cubes de cuir noir renfermant des mots
calligraphiés et fixer à son vêtement quelques fils… Quiconque serait surpris
sans l’un des importants objets susmentionnés serait puni selon la stricte
application de la loi…
Chaoul : ???
El‘hanan : Évidemment, tu
n’as gardé de cela aucun souvenir et tu n’en as jamais entendu parler. Tu n’as
rien appris ni rien lu à son sujet, dans quelle source que ce soit, pour la simple
raison que cet événement n’a jamais eu lieu et que je viens de l’inventer. Mais
que ferais-tu si quelqu’un racontait à un peuple entier qu’il s’est
effectivement produit ? Et si cette personne y ajoutait des détails de son
cru aussi prodigieux qu’invraisemblables… Ses paroles paraîtraient-elles
plausibles ? Cet individu ne passerait-il pas pour un mythomane
avéré ?…
Mais s’il s’agissait d’une personne de confiance, dotée d’un puissant
charisme, serait-elle convaincante ?
Chaoul : Absolument pas.
El‘hanan : Même si elle
réussissait cette mission impossible et parvenait à persuader ses auditeurs,
cela resterait insuffisant ! Pour que son récit puisse faire partie
intégrante de l’histoire établie, il ne suffit pas que son public le croie maintenant ; la puissance de
l’influence doit se maintenir. Autrement dit, les auditeurs doivent continuer
de croire son histoire avec la même force jusqu’à leur dernier souffle, afin
qu’ils la transmettent à leurs enfants… et eux
tous doivent en être influencés de cette manière. Il ne faudra donc pas que
l’un d’eux puisse murmurer à une quelconque oreille que ce récit est inexact.
L’impact magique exercé sur les présents par un tel “transplanteur” doit
absolument perdurer jusqu’à la fin de leur vie, et ce avec la même puissance
qu’au premier instant ! Est-ce possible ? Existe-t-il un précédent
dans l’histoire ? Et si quelqu’un arguait que, malgré tout, la chose s’est
réellement produite, à qui incomberait la charge de la démonstration, si ce
n’est à celui qui prétend que la “greffe” a réussi ?
Mais cela resterait insuffisant. Le
narrateur doit impérativement se retirer du tableau.
Pour que les transmetteurs du récit le rapportent en tant qu’histoire
déjà connue d’eux-mêmes et non comme celle recueillie d’un tiers (à l’instar du
mode de propagation des descriptions du christianisme et de l’islam), l’auteur
doit veiller à ce qu’ils ne racontent rien de l’événement au cours duquel il
leur en a fait part… Mais quelle serait la réaction des auditeurs si, après ses
efforts de persuasion, le narrateur les implorait : “Je vous en
prie ! Que personne parmi vous ne révèle que je vous ai raconté cette
histoire… Racontez-la comme un événement dont vous aviez déjà connaissance…” Ne
subodorera-t-on pas la ruse ? Les auditeurs répondront-ils tous à cette
requête ?
Chaoul : Doucement, s’il
te plaît ! Tu te laisses emporter par ton imagination ! Évidemment,
si son histoire est aussi bizarre que celle que tu m’as racontée, il aura peu
de chances de se montrer convaincant. Mais s’il confie un récit établi dans les
normes logiques et recevables, ne pourra-t-il, sous certaines conditions, être
persuasif ?
El‘hanan : J’ai
délibérément choisi, au début, une illustration hors normes, afin que dans
l’analogie également, les exemples soient hors normes.
Pour qui insinue que la Torah n’a pas été écrite à l’époque désignée
par la Tradition, et qu’elle a donc dû être transplantée dans une période
ultérieure quelconque, une telle “greffe” a-t-elle quelque chance de
succès ? Le jour où elle aurait été présentée, avec des commandements
comme les tefilines, les tsitsith (v. les exemples de la parabole
supra), la vache rousse, le cha‘atnez – bref, des prescriptions qui,
signifiées et enjointes par des hommes, auraient semblé totalement insolites,
les auditeurs s’y seraient-ils soumis sans réserve ?
Seraient-ils restés fidèles au récit jusqu’à la fin de leurs jours, en
le racontant tel quel à leurs enfants et à leurs petits-enfants ?
Et surtout : comment le “transplanteur” anonyme
aurait-il réussi à s’effacer lui-même
de l’histoire ? Car s’il y
a un brin de logique chez ceux qui prétendent que le récit de la Révélation
sinaïtique ne débute pas par un témoignage direct de masse, mais par quelqu’un
qui est venu le livrer, comment donc a disparu le compte rendu de l’événement
même de la “transplantation” au cours de laquelle l’histoire a été rapportée
pour la première fois ? Le rapport de cet événement devrait être l’un des
comptes rendus primordiaux transmis de génération en génération ; où donc
s’est-il volatilisé ? Se peut-il qu’un système qui mémorise et prend en
compte de si nombreux détails se mette (ou réussisse) à oublier un événement
aussi décisif et aussi capital ? Nous savons exactement à quelle date a
été achevée la rédaction de la Torah et à quand remonte la clôture du canon
biblique ; quand les Michnayoth
ont été mises par écrit et le Talmud a été libellé. Nous connaissons d’infimes
détails de la vie des Sages de toutes les époques, etc., et un événement
pareil – s’il s’est réellement produit – serait tombé aux oubliettes ?! Ne
se trouve-t-il aucun groupe – fût-il composé de marginaux – qui l’aurait
conservé ? Ne resterait-il nulle pièce à conviction qui en témoigne ou
tout au moins qui fasse allusion à quelque chose de tel ?