Sept semaines séparent la naissance d’Israël (Pessah) du don de la Torah ( Chavouot ). Temps de maturité d’un peuple qui devenu adulte peut recevoir la Torah. La Halacha (droit hébreu) retiendra que seul l’homme majeur peut accueillir la Parole divine.

L’hébreu dit Grand ( gadol ) pour signifier la majorité. Grandeur qui définit la manière unitive d’organiser sa vie. Construit à partir de la racine Gad signifiant continuité, constance et permanence, la Grandeur s’oppose à la modalité d’existence de l’enfant(katan)qui n’est que brisure, discontinuité et versatilité (sens initial de la racine Kat à entendre comme l’expression de Kitiyout ou fragmentation, coupure, sectionnement).

La fragilité de l’enfance ne réside pas dans une aptitude logique limitée mais dans l’impossibilité d’une constance dans les actes, les pensées et les décisions. Rien n’est plus versatile et changeant que l’humeur d’un enfant. L’adulte impose à sa vie une constance, qui confère à ses actes la consistance de la continuité. Un acte valeureux mais isolé et sans lendemain ne compte pas dans l’existence. Combien sont risibles ces grandes décisions qui ne résistent pas à l’érosion du temps !

Etre majeur c’est savoir unifier tous les instants de sa vie en une longue expérience. Tel Abraham qui au crépuscule de sa vie se présente ?avec tous ses jours’ s’étant préservé du désastre d’une existence éclatée.

La majorité est affaire de Daat , improprement traduit par le vocable
de raison comme si seuls comptaient l’exercice des neurones et la puissance discursive. Le Daat est signe d’unification et d’union (« Or l’homme s’était uni ( Yada ) à Eve sa femme »Gen 4,1).

C’est toujours sous son aspect éclaté et fragmentaire que le monde apparaît à l’homme. Il lui revient de l’unifier, de l’organiser comme on range des mots pour en faire un livre. Unification qui se réalise dans l’exister propre du sujet. Une existence unifiée permet de s’affranchir de la pluralité, de sublimer les différences en un exister unique.

?uvre d’unification qui s’applique particulièrement au domaine de l’étude.

Unité de l’étude

« Tu les inculqueras (ve ChiNaNtam ) à tes enfants et tu t’en entretiendras » (Deut.6,7)

Commentaire du midrash :
« Tu les inculqueras à tes enfants. Que les paroles de Torah soient tranchantes (Had)dans ta bouche. De telle sorte que si l’on t’interroge, tu ne balbuties (guimgoum) pas mais expliques avec clarté ». (Sifri ad. loc et Talmud Kiddouchine, 30).

Enseignement capital certes, mais quel est son rapport avec ce verset qui parle de transmission et d’enseignement. Mais s’agit-il vraiment d’une seule contrainte intellectuelle ?

Le terme Had , traduit ici par le tranchant, renvoie en premier lieu à la notion d’unité. La lame aiguë et tranchante est dite ?une’ parce qu’elle s’assimile en quelque sorte à l’élément tranché, alors qu’un couteau épais ne peut s’identifier avec lui, restant toujours corps étranger, ce qui induit un découpage grossier. Il est donc question ici d’une convocation à l’unité dans l’étude.

Le balbutiement par contre définit une élocution coupée sans unité, sans continuité. Le vocable Guimgoum est construit sur la redondance du gam signifiant aussi, même. Balbutier, c’est prononcer un discours haché composé de bribes distinctes que n’unifie pas l’aisance de l’élocution. C’est prononcer une chose et aussi ( gam ) une autre sans que jamais ces deux éléments ne se fondent dans un discours cohérent. A l’unité du Had s’oppose la pluralité du guim-goum .

L’unité recherchée consiste en l’identification profonde du lecteur avec le texte étudié. Intégrer le savoir à son être, s’unifier totalement avec lui, sont les conditions indispensables pour un attachement à la Torah. L’hésitation dans l’expression, le balbutiement, sont preuve de la non-identité du sujet au texte. L’aisance de l’exposition, le discours tranchant, manifestent au contraire cette identification.

L’approche intellectuelle n’atteindra jamais cette pénétration.

Au contraire, l’analyse scientifique présuppose toujours un hiatus entre l’objet examiné et le chercheur qui observe. C’est à partir de cette distance, de ce recul face à l’objet, que l’examen est possible.

L’étude biblique se réalise, par contre, sous le mode du Daat qui, plus qu’un savoir, est union et identification. L’intégration du savoir intellectuel et son prolongement dans l’être entier réduit la distance d’un moi qui n’est plus observateur extérieur, mais qui s’identifie avec le texte. Unité qui rend possible un enseignement qui ne soit pas dissémination.Plus que des connaissances le Maître enseigne le secret de cette union. Renouvelée par l’élève elle donnera lieu à une nouvelle approche de la Torah. Innovation du sein même de la plus pure continuité. La transmission du savoir se révèle totalement insuffisante à lier les générations. Celle?ci ne peut passer que par une identification commune à la Torah.

Par le Rav Moshé Tapiero