L’appellation « Pourim » nous vient de la Méguila elle-même : « On appela ces jours-là Pourim, du nom du Pour » – c’est-à-dire au nom du sort par lequel Haman avait déterminé la date d’extermination des Juifs du Royaume d’Assuérus.

De toute évidence, le nom choisi pour désigner un événement reflète l’essence même de cet événement. Or, le nom Pourim semble n’être, dans l’histoire de cette fête, qu’un détail parmi tant d’autres : il n’exprime que la manière dont Haman choisit la date prévue pour mener à bien son sordide complot. L’accession d’Esther au pouvoir, la révélation par Mordékhaï de la conspiration qui se tramait contre le roi ou encore le festin de la reine qui suscita la délivrance, tous ces événements ne sont-ils pas beaucoup plus essentiels dans l’histoire de la Méguila ?
De plus, il convient de comprendre pourquoi nous désignons ce Pour au pluriel – « Pourim » – alors qu’Haman ne tira qu’une seule fois au sort.
Qu’est-ce qu’un tirage au sort ?
Selon rav ‘Haïm Friedlander (Sifté ‘Haïm sur Pourim), pour résoudre ces difficultés et mieux comprendre le message de cette fête, il convient de revenir brièvement sur les thèmes du libre arbitre et du hasard.
En règle générale, chaque décision que nous prenons est dictée par la raison : les choix que nous faisons sont plus ou moins rationnels, ils sont à tout le moins le reflet d’une volonté arbitraire. Mais il arrive parfois que l’on refuse délibérément cette voie : n’importe quel critère peut devenir le prétexte d’un choix, celui-ci devenant alors absolument aléatoire. Ce type de choix appartient à la grande famille des « sorts », où la décision est rejetée sur un élément extérieur.
De fait, la Torah elle-même utilise ce genre de méthodes dans certaines circonstances. Ainsi, les deux boucs amenés au Temple à Yom Kippour – identiques en tous points – étaient voués au sacrifice ou à Azazël selon ce que le tirage au sort décidait. De même, le partage de la terre d’Israël fut fixé par un tirage au sort, comme l’indique le verset : « Vous hériterez de cette terre, entre vos familles, par voie d’un tirage au sort » (Bamidbar 33, 54).
En vérité, il existe deux manières d’envisager le principe du tirage au sort et de ses dérivés. Vu avec un regard croyant, le sort est considéré comme l’expression de la Volonté divine. Lorsque la Torah nous enjoint de déterminer un choix par un sort, elle nous indique que la Volonté divine peut parfois transiter par ce biais et choisir ce mode d’expression pour révéler ses décisions. À cet égard, nous devions confier le soin du partage de la terre précisément à un tel tirage, parce que c’est ainsi que D.ieu choisit de S’exprimer à ce sujet. De même, c’est de cette façon que fut désigné Akhan, l’homme qui avait touché au butin de la ville de Yéri’ho lors de la conquête d’Erets-Israël : grâce au tirage au sort, D.ieu mit Yéhochoua sur la piste du fauteur et lui permit de le dévoiler.
Le hasard
Mais il existe une seconde manière d’envisager le sort, radicalement opposée à la première. Elle est celle de l’homme qui refuse de voir la Main suprême qui dirige le monde dans ses moindres détails. Le tirage au sort devient alors un moyen d’attribuer son choix au plus pur hasard, une manière d’offrir sa décision au néant absolu.
Parfois, l’homme incroyant use du hasard pour ne pas avoir à prendre lui-même de décision. Mais d’autres fois, le hasard est employé comme une arme, dans le but de contester la réalité d’une Providence divine. Telle fut précisément la démarche de Haman : s’il choisit le jour de la destruction des Juifs par un tirage au sort, ce fut précisément pour nier toute Volonté suprême soutenant leur existence.
La Méguila raconte que lorsque Hatakh, l’eunuque délégué par la reine, alla interroger Mordékhaï sur les raisons de son deuil, il lui révéla le complot d’Haman : « Mordékhaï lui fit part de tout ce qui était advenu [karahou] » (4, 7). Nos Sages interprètent ce verset ainsi : « Mordékhaï dit à Hatakh : ‘Va dire à la reine que le petit-fils de ‘Karahou’ vous persécute, comme il est dit : ‘[Amalek] t’a surpris [karékha] chemin faisant. » À cet endroit, Mordékhaï révéla à Esther que les mêmes motivations qui avaient jadis animé le peuple d’Amalek, lors de la sortie d’Égypte, ressurgissent à présent chez Haman, son digne descendant.
En effet, les événements de la sortie d’Égypte, l’ouverture de la mer des Joncs et les mille miracles qui les accompagnèrent ne laissèrent personne indifférents. Les Hébreux le clamèrent dans le Chant de la Mer : « Ils tremblent, les chefs d’Edom, les vaillants de Moav sont saisis de terreur, tous les habitants de Canaan sont consternés… » Personne ne resta indifférent face à ces événements, sauf Amalek, le seul qui osa affronter le peuple hébreu de face. Comment s’explique un tel cynisme ? Précisément du fait qu’Amalek « t’a surpris [karékha] chemin faisant. » Refusant d’admettre l’évidence, Amalek attribua tout le mérite des événements au seul hasard. À ses yeux, les prodiges dont bénéficia le peuple hébreu n’étaient qu’un « concours de circonstances », nullement mues par une Volonté suprême mais par quelques coïncidences aléatoires.
À cet égard, Haman était le digne représentant de sa nation : cette volonté de nier toute Intervention divine dans les événements fut son fer de lance pour contrer le peuple juif. Outre le jet de dés, cette conviction qui l’animait apparaît tout au long de la Méguila. Ainsi, lorsqu’une nuit le roi ne parvient pas à dormir et demande à ce qu’on lui lise les annales du royaume, il apprend comment Mordékhaï avait déjoué le complot de Bigtan et Térech. « Par hasard », Haman survient précisément à ce moment au palais, dans l’intention de faire mettre à mort Mordékhaï. Le voyant, le roi lui demande ni plus ni moins de témoigner les plus grands honneurs à son ennemi juré. Or, de quel œil Haman voit-il ces étranges circonstances ? « Haman raconta à sa femme Zérech et à ses amis tous ce qui lui était advenu [karahou] » ! Là encore, les événements s’étaient précipités en sa défaveur, il avait encore dû courber l’échine devant Mordékhaï, mais tout ceci n’était à ses yeux que l’œuvre du plus pur « hasard ».
Son Pour est devenu notre Pour
Dès lors, nous comprenons pourquoi cette fête est désignée précisément par le nom de « Pourim ». Certes, le choix de la date par tirage au sort reste un détail dans l’histoire de la Méguila, mais il incarne le mode de pensées de Haman : une pensée qui récuse toute « intention », toute « volonté » déterminant le sort des uns et des autres.
Qu’est-il arrivé de son Pour ? Nous le disons dans le chant qui suit la lecture de la Méguila : « Son Pour s’est changé en notre Pour ! » Les instruments dont usa Haman pour détruire le peuple juif se sont retournés contre lui et ont contribué à sa perte. En offrant le peuple juif sur l’autel du hasard, il entendait le vouer aux aléas d’une existence instinctive et incontrôlée. Mais D.ieu empoigna ses dés et les aiguilla à Sa guise. Le jour du 13 Adar, censé être de mauvais augures pour les enfants d’Israël, changea d’orientation : « Le jour même où les ennemis des Juifs avaient espéré prendre le dessus sur eux, ce fut le contraire qui eut lieu : les Juifs prirent le dessus sur ceux qui les haïssaient ! » (Esther 9, 1).
Ainsi, tous les desseins de Haman se retournèrent contre lui : il fit périr la reine Vachti, dans l’espoir d’affermir son pouvoir dans le royaume, et c’est finalement Esther qui lui succéda, celle-là même qui entraîna sa perte. Le conseil qu’il donna au roi pour honorer son fidèle serviteur, fut utilisé à ses dépends en faveur de son ennemi. Et enfin, la potence qu’il avait fait ériger pour y pendre Mordékhaï, fut celle-là même qui servit à l’exécuter, lui et ses fils. Le hasard n’ayant définitivement rien à voir dans ses projets, ils se retournèrent tous contre lui.
Il s’avéra que tout ce que le Pour avait présagé devint un tout autre Pour, en faveur des Juifs. C’est pourquoi cette fête mérite bien le nom de « Pourim » – au pluriel –, car le sort du hasard laissa la place au sort décidé par la Providence divine.
Par Yonathan Bendennnoune, en partenariat avec Hamodia.fr