Perspectives nouvelles
Recevoir un enseignement de quelqu’un, même si son niveau est égal ou inférieur au mien, développe une certaine perception de la sagesse, et permet d’accéder à de nouvelles perspectives, qu’une étude individuelle n’atteindrait pas.
Rabbénou Yona ajoute: «L’homme se souvient mieux de ce qu’il a apprit avec un maître que de ce qu’il a apprit seul. En outre, il est toujours possible que sur certains sujets, la compréhension du maître dépasse la sienne, même si le niveau général de ce dernier est inférieur à celui de l’élève.
Pour sa part, le Gaon de Vilna cite un texte de la Mé’hilta en référence à notre Michna.
La Mé’hilta commente le verset:
«Parlez (Moïse et Aaron) à toute la communauté d’Israël en ces termes» (Exode 12 3)
«Moïse, par déférence pour Aaron, lui disait: ‘Sois un maître et enseigne-moi la parole sacrée.
Aaron, par déférence pour Moïse, lui disait: ‘Toi, sois un maître et enseigne-moi.’
Et la parole sortait de la bouche des deux à la fois.» (Mé’hilta ibid.)
On le sait, Moïse possédait un niveau de prophétie jamais atteint par aucun homme, même par son frère Aaron.
Cet épisode montre donc qu’il est nécessaire de se faire un maître, même s’il est inférieur au niveau de l’élève.
Qui est sage?
Dans ce texte de la Mé’hilta, une deuxième idée est également exprimée.
C’est par respect, et surtout par humilité que chacun des deux frères cherchait à être le récepteur de la connaissance de l’autre.
Mais au-delà du respect et de la politesse, l’approche de Moïse et d’Aaron prouve leur conscience du caractère faillible de l’esprit humain.
Nous citerons à ce sujet les mots du Ram’hal dans ‘Le sentier de rectitude’ (chapitre 23):
«Plus que sur toute autre chose, l’homme doit méditer sur la fragilité de l’esprit humain, qui l’entraîne à commettre de nombreuses erreurs d’appréciation et qui l’éloigne de la connaissance véritable.
C’est pourquoi il faut toujours avoir conscience de ce danger, chercher à prendre conseil et apprendre de chacun, pour éviter de se tromper.
C’est ce que nos maîtres expriment en disant:
‘Qui est sage? Celui qui apprend de chacun’ (Avoth 4 1)»
C’est exactement ce que nous ont apprit Moïse et Aaron.
La deuxième partie de cette maxime (‘Acquiers un compagnon’), apporte un nouvel élément qui complète cette nécessité d’apprendre des autres.
Encore une fois, Maïmonide met l’accent sur les termes employés.
‘Kené le’ha ‘haver’ se traduit littéralement par ‘achète-toi un camarade’. Comment comprendre ces mots, qui là aussi, paraissent exagérés.
Précisons d’abord le champ de cette recherche. Rabbénou Yona établit qu’elle concerne trois domaines fondamentaux de la vie.
Le premier domaine est celui de l’étude: c’est seulement à deux que les esprits s’aiguisent et se développent, que la perception de la sagesse devient réelle.
Le deuxième domaine est l’accomplissement des commandements et de la volonté divine: quelque soit le niveau spirituel d’une personne, elle discernera toujours les faiblesses de son ami, ne ressentant pas les mêmes tentations que lui.
Si leur amitié est sincère, ils auront ainsi la possibilité de corriger leurs erreurs respectives en s’écoutant l’un l’autre.
Le troisième domaine est celui du conseil pour toutes les choses de la vie: seul un réel ami peut véritablement conseiller, devenant ainsi un authentique confident.
Mais pour créer cette amitié, il faut être prêt à en payer le prix, qui n’est pas monnayable, mais qui est celui d’accepter qu’il existe des différences entre les êtres, et entre leurs conceptions respectives des événements.
Et c’est seulement en acceptant une critique, ou une remarque de l’autre, sans en être blessé, que l’on pourra créer une véritable amitié.
L’auteur de notre Michna ne laisse aucun doute à ce sujet: c’est de cette façon qu’il faut acheter un ami.
Conditionné
On le voit, la maxime de Josué ben Pera’hia dépasse le cadre de l’étude, et cela est également vrai pour la première partie, ‘fais-toi un maître’.
Dans tous les domaines, et à chaque moment, l’homme est confronté à des situations où il doit prendre des décisions importantes, parfois cruciales.
Et on le sait, l’homme est conditionné par d’innombrables éléments, conscients ou non, qui influent sur son jugement.
De ce fait, il peut très souvent se tromper, et faire des erreurs, car son jugement est faussé.
Le conseil du Tana (l’auteur de la Michna) permet d’éviter cet écueil en nous incitant à demander l’avis d’un maître, plus objectif, plus impartial.
Le Rav Yaakov Kaminetski (‘Emeth leyaakov’ ibid.) fait à ce sujet une remarque percutante.
D’après la tradition, c’est l’un des élèves de Josué ben Pera’hia qui fut à l’origine du christianisme. Et son maître savait que l’erreur venait du fait que cet élève avait mal appréhendé cette maxime: il faut se référer à un maître et se soumettre à son autorité.
Dès lors, il était presque inévitable de mal comprendre le message divin et d’en déformer le contenu jusqu’à créer une nouvelle religion.
Nous découvrirons, dans le Dvar Thora de la semaine prochaine, que c’est seulement en appliquant la troisième partie de notre maxime, (‘juge tout homme favorablement’) que l’homme pourra véritablement se faire un maître, et un ami.
Car sans cette vision positive du monde, son sens critique l’empêchera toujours de se fier à l’Autre.