Hachem dit à Avram : «
Va pour toi hors de ton pays… » (12, 1)
Le roi Salomon nous enseigne (Proverbes 20, 7) : « Quand le juste marche
dans son intégrité, heureux ses enfants après lui ! » Les
caractéristiques et les pratiques méritoires qu’un homme vertueux
développe en lui-même se transmettent facilement à sa descendance,
explique Rav ‘Hayim de Volozhin. Même s’il a lui-même éprouvé de très
grandes difficultés avant de parvenir au degré qu’il a atteint, une fois
ces traits et ces qualités devenus parties intégrantes de sa nature, ils
passent automatiquement à ses enfants. Ceux-ci peuvent accéder au même
niveau avec un minimum d’efforts, parce que tout est déjà enraciné en
eux. Ils n’ont plus besoin que de les activer.
Cela explique comment, à travers les générations, d’innombrables Juifs
parmi les plus simples se sont découvert le courage de sacrifier leurs
vies ‘al qiddouch Hachem (« pour sanctifier Son Nom ») plutôt que
d’enfreindre un seul mot de la sainte Tora. Comment un tel héroïsme
est-il généré ? Comment des hommes qui ne sont ni particulièrement
instruits ni de grands penseurs peuvent-ils atteindre un aussi haut
niveau de dévotion à Hachem ? La réponse réside dans l’histoire de nos
Patriarches.
Ayant surmonté avec succès
les « dix épreuves » imposées par Hachem, Avraham a modelé pour le
peuple juif un caractère national qui se maintiendra à toutes les
époques. En se laissant jeter dans la fournaise ardente de Nimrod plutôt
que de renoncer à sa croyance dans le seul vrai Dieu, il a gravé en
lui-même et dans sa descendance la marque d’une dévotion à Hachem plus
précieuse que la vie elle-même. En endurant la famine en Canaan, il a
incorporé le trait de l’acceptation aveugle des actes et voies de Hachem.
Et ainsi de suite.
Nous constatons souvent, d’ailleurs, que des Juifs se sentent soudain
pris d’une volonté irrésistible de tout quitter pour se rendre en Erets
Yisrael. Cette impulsion aussi est un legs reçu d’Avraham, qui s’est
arraché à son milieu d’origine pour se diriger vers ce pays inconnu que
Hachem avait promis de lui montrer.
Hachem dit à Avram : « Va pour toi hors de ton pays, de ton lieu de
naissance et de la maison de ton père, vers le pays que Je te montrerai.
» (12, 1)
De nombreux commentateurs font remarquer que la progression de ce verset
semble contraire à l’ordre logique. Avraham a d’abord quitté la maison
de son père, puis sa ville natale, et finalement son pays. Pourquoi
alors Hachem a-t-Il commencé par lui ordonner de quitter son pays, puis
son lieu de naissance et, en troisième position seulement, la maison
paternelle ?
Chacun de ces « départs », explique Rav ‘Hayim Soloveitchik, comportait
sa propre signification. Le fait de s’éloigner de son pays pose une
difficulté spécifique, celui d’abandonner son lieu de naissance en
entraîne une autre, et quitter « sa maison » en suscite une troisième.
Hachem a donc donné à Avraham trois mitswoth distinctes, pour chacune
desquelles il sera récompensé séparément.
Si l’ordre de départ avait été présenté dans l’ordre logique, il y
aurait eu une seule mitswa : le départ du pays, les deux autres n’en
constituant que les préliminaires. En quittant le foyer paternel, il
aurait coupé le premier de ses liens avec sa patrie. En abandonnant sa
ville, il aurait rompu le deuxième. Et enfin, il aurait émigré et
sectionné ainsi l’ensemble des liens. Mais la mitswa fondamentale n’en
serait pas moins restée le départ du pays.
Voilà pourquoi la succession dans laquelle les commandements lui ont été
dictés a été inversée. Il lui a d’abord été enjoint de quitter sa
patrie, puis son lieu de naissance et enfin la maison de son père,
indication claire que chaque directive était une mitswa comportant sa
propre signification.
Rav Baroukh Baer Leibowitz explique dans le même esprit la fin du verset
: « … vers le pays que Je te montrerai ». Hachem n’a pas précisé quelle
serait la destination d’Avraham. Il lui a simplement dit de s’en aller.
C’est seulement plus tard qu’Il l’a dirigé vers le pays de Canaan.
Pourquoi Dieu ne lui a-t-Il pas explicité d’emblée le lieu où il devait
se rendre ? s’étonnent les commentateurs.
Hachem a voulu procurer à Avraham, explique Rav Leibowitz, une
récompense pour chacun de ses pas au cours de son long voyage. S’Il lui
avait immédiatement révélé sa destination finale, toute la pérégrination
n’aurait constitué qu’un moyen en vue d’une fin, et elle n’aurait
comporté qu’un seul but. Avraham n’aurait donc eu droit qu’à une seule
récompense pour l’ensemble de son périple. Voilà pourquoi Dieu ne lui a
pas divulgué la contrée où il devait se rendre, de sorte que chaque
étape, chaque pas franchi, ont constitué l’exécution d’une mitswa
spécifique, et lui ont ainsi valu une récompense.
Rav Ya‘aqov Kanievsky, le Steipeler, explique différemment ce silence de
Hachem quant à la destination finale d’Avraham. Celui qui entreprend un
voyage long et ardu, se rassérène en pensant à sa prochaine arrivée. «
Plus qu’une semaine ! », se dit-il, ou : « Plus que cent kilomètres ! »
Au fur et à mesure que le temps passe, il se sent encouragé par la
diminution progressive de la distance restant à parcourir. En outre,
quand il approche de sa destination, l’imminence de la fin de son
périple et la joie qu’elle inscrit dans son cœur lui injectent de
nouvelles forces pour conclure sa marche.
Si Hachem avait révélé à
Avraham le but de son déplacement, celui-ci aurait été moins difficile,
et il aurait reçu une moindre récompense. De plus, il aurait pu être
motivé en partie par le sentiment d’une urgence à atteindre sa
destination et non seulement par le désir d’accomplir la volonté de son
Créateur. En ne lui précisant pas le lieu où il devait se rendre, Dieu a
fait en sorte que Son fidèle serviteur reçoive sa pleine récompense et
que ses motifs soient totalement purs.
« Et Je ferai de toi une grande nation, et Je te bénirai, et Je
grandirai ton nom. Et tu seras bénédiction. » (12, 2)
La Tossefta (Soferim 21, 9) énonce que « le plus grand parmi les géants
» dont il est question dans Josué (14, 15) n’est autre qu’Avraham, qui a
mangé et bu autant que soixante-quatorze personnes. Que signifie cette
mystérieuse affirmation ?
La Tora (Chemoth 24, 1) rapporte que lorsque le peuple juif s’est tenu
au pied du mont Sinaï, et que Moché, Aharon, Nadav, Avihou et les
soixante-dix Anciens sont montés sur la montagne, « ils ont vu Dieu et
ils ont mangé et bu ». L’expression : « ils ont mangé et bu » signifie,
selon nos Sages, qu’ils ont joui de la Présence divine. Tels ont été les
soixante-quatorze hommes mentionnés dans la Tossefta, indique le Gaon de
Vilna. Avraham a éprouvé autant de plaisir spirituel à contempler la
Présence divine que ces soixante-quatorze personnalités qui en ont joui
au mont Sinaï.
Une interprétation différente est proposée par Rav Avraham Mordekhaï
Alter, le Admor de Gour. Des gens peu instruits lui ont demandé un jour
de leur expliquer cette mystérieuse Tossefta. Il répondit aussitôt que
les soixante-quatorze personnes sont celles mentionnées dans la Tora
depuis Noa‘h jusqu’à Avraham. La Michna (Avoth 5, 2) nous dit aussi que
la récompense du premier de nos patriarches a égalé celles de toutes les
dix générations de Noa‘h jusqu’à lui-même. La Tossefta, par conséquent,
énonce une allusion à cette comparaison. Autrement dit, le « manger et
le boire » d’Avraham – la récompense qu’il s’est acquise – a été
l’équivalent de celle recueillie par les soixante-quatorze personnes
mentionnées comme représentant les dix générations depuis Noa‘h.
Par la suite, le Admor déclara à son frère, Rav Moché Betsalel, à propos
de cette rencontre : « M’étant rendu compte que ces gens ne cherchaient
qu’à m’importuner, j’ai demandé au Maître de l’Univers de me venir en
aide, et l’idée de ce que j’allais leur dire m’a aussitôt traversé
l’esprit. En réalité, je n’avais pas eu l’occasion de compter les noms
et de m’assurer qu’ils étaient effectivement au nombre de
soixante-quatorze. »
Le Miqdach Mordekhaï ajoute un autre commentaire à cette description de
la grandeur attribuée à Avraham. Le Talmud (Sanhédrin 11a) mentionne un
Tanna appelé Chemouel ha-Qatane (« Samuel le Petit »), qui aurait mérité
le don de prophétie autant que le prophète Samuel lui-même. Mais ayant
vécu dans une génération qui n’en était pas digne, il n’a pas recueilli
ce privilège. S’il était si grand, pourquoi l’a-t-on surnommé « Samuel
le Petit » ? Cela était dû à l’amoindrissement de son statut, explique
le Yad Rama. N’ayant jamais pu réaliser pleinement son potentiel, il a
été appelé ainsi. Avraham, en revanche, indique le Miqdach Mordekhaï, a
atteint l’entière mesure de sa grandeur, bien qu’il ait vécu dans une
génération indigne, et s’est donc acquis le titre du « plus grand parmi
les géants ».