La vie de Sara fut de cent vingt-sept
ans – les années de vie de Sara. (23, 1)
Que vient nous apprendre la fin du verset : « les années de vie de Sara
» ? A première vue, ces mots semblent ne rien ajouter à ce qui a déjà
été dit.
Nos Sages identifient souvent les époques, explique le ‘Hatham Sofèr, en
utilisant les noms des individus remarquables qui les ont marquées.
C’est ainsi qu’ils parlent de la génération « de Rabbi Chim‘on bar Yo‘haï
» ou de celle de « ‘Honi hame‘aguel ». Ici aussi, la Tora nous enseigne
que Sara était une personne si impressionnante et grandiose que son nom
est devenu synonyme de l’époque où elle a vécu. Ses cent vingt-sept
années seront désormais connues comme « les années de vie de Sara ».
Rav Ya‘aqov Kaminetsky propose une autre explication. Rachi indique que
si le récit de la mort de Sara suit immédiatement celui de la ‘aqèda («
sacrifice de Yits‘haq »), c’est parce que l’une a été la suite de
l’autre. En apprenant que son fils avait failli être immolé sur le mont
Moria, Sara a éprouvé un tel choc qu’elle en est morte. Les cyniques et
les moqueurs de l’époque ont cherché à utiliser ce décès tragique pour
saper le prestige d’Avraham : Si seulement il avait refusé de sacrifier
son fils, lançaient-ils à qui les écoutait, sa femme serait encore en
vie !
La Tora vient ici en témoigner : Ce n’est pas ainsi que les choses se
sont passées ! C’était « les années de vie de Sara ». Elle avait vécu
jusqu’au terme des années qui lui avaient été imparties. La nouvelle
concernant son fils n’avait fait que fournir l’instrument de son décès.
S’il n’y avait pas eu de ‘aqèda, elle serait morte au même moment, mais
par d’autres moyens.
La vie de Sara fut de cent vingt-sept
ans – les années de vie de Sara. (23, 1)
Lors d’un cours de Tora, rapporte le Midrach (Beréchith Rabba 58, 3),
Rabbi ‘Aqiva remarqua que certains de ses auditeurs étaient en état de
somnolence. Afin d’éveiller leur intérêt, il leur raconta qu’Esther, une
descendante de Sara qui avait vécu cent vingt-sept ans, avait mérité de
devenir la reine d’un pays de cent vingt-sept provinces.
En quoi cette
annonce était-elle censée arracher ses élèves à leur assoupissement ?
Rabbi ‘Aqiva avait ainsi voulu démontrer l’immense valeur du temps,
explique le ‘Hiddouchei Harim, chaque année de Sara ayant procuré à sa
descendante Esther la domination sur une province entière. De même, le
temps que ses disciples passaient assis à l’écouter expliquer la Tora
pouvait leur procurer une récompense incalculable. Comment avaient-ils
pu alors se priver d’une telle rétribution en s’abandonnant au sommeil ?
Avraham se leva de devant la face de son mort, il parla aux
gens de ‘Heth en disant : (23, 3)
Que signifient l’expression : « de devant la face de son mort » ?
N’eût-il pas suffi de dire qu’il se leva « de devant son mort » ?
Cette précision vient attester, explique Rav Yonathan Eybeschuetz, que
Sara était digne d’être enterrée dans la caverne de Makhpéla. Cette
enceinte funéraire entourée de sainteté était destinée à des gens qui
quitteraient ce monde sous l’effet d’un « baiser divin ». Ceux qui
avaient été emmenés par l’Ange de la Mort n’étaient pas considérés comme
assez dignes d’y être inhumés.
Comment alors
Avraham a-t-il pu y enterrer sa femme ? N’ayant pas assisté à son décès,
comment savait-il qu’elle n’avait pas été enlevée par l’Ange de la Mort
?
La réponse était dans « sa face ». Nos Sages nous apprennent (‘Avoda
zara 20b) qu’une goutte jaillie de l’épée de l’Ange de la Mort tombe sur
le corps du défunt, provoquant sa décomposition et décolorant son
visage. Quand Avraham regarda la dépouille de Sara et vit que sa face
était restée inchangée, il comprit qu’elle n’avait pas quitté ce monde
sous l’effet de l’Ange de la Mort. Voilà pourquoi il « se leva de devant
“sa face” », et alla « parler aux gens de ‘Heth ».
Il parla aux gens de ‘Heth en disant : « Je suis un étranger
et un habitant avec vous. Donnez-moi la possession d’une sépulture avec
vous, et j’enterrerai mon mort de devant moi. » (23, 3-4)
Une ambiguïté se présente quant à l’identité du vendeur de la caverne de
Makhpéla. D’une part, il est clairement indiqué que ‘Efrone le ‘Hittite
possédait le champ dans lequel elle était située. Et pourtant, Avraham
demandera aux « gens de ‘Heth » de lui « donner la possession d’une
sépulture », ce qui semble faire des ‘Hittites l’autre partie de la
négociation. Rien n’indique, en effet, qu’il les a fait intervenir
seulement pour les empêcher d’interférer dans la transaction. De plus,
la Tora énoncera explicitement plus loin (verset 20) que « le champ et
la caverne qui était dedans ont été confirmés à Avraham comme possession
funéraire, par les gens de ‘Heth ».
Rav Yits‘haq Zeèv Soloveitchik de Brisk explique que l’achat de la
caverne comportait deux enjeux distincts. L’un d’eux concernait la
propriété « directe », celle dont parle le Talmud (Baba Bathra 112a)
dans son enseignement selon lequel il n’est pas convenable qu’une
personne vertueuse soit enterrée à un endroit qui ne lui appartient pas
légalement. Avraham ne pouvait pas, par conséquent, enterrer Sara dans
la caverne avant d’avoir reçu un titre de propriété en bonne et due
forme. Ces négociations ont été menées uniquement avec ‘Efrone, en tant
que seul propriétaire du terrain.
Mais il y avait un deuxième enjeu : celui de l’appropriation du site
selon la loi applicable au domaine public. Avraham redoutait que la
municipalité de Hébron puisse décider un jour d’exproprier le terrain au
profit de la collectivité. Si cela devait arriver, sa vertueuse épouse
se trouverait alors fâcheusement enterrée dans un lieu public, et non
plus dans sa propriété légitimement acquise. C’est pourquoi Avraham a dû
également négocier un accord avec les habitants de Hébron afin que la
caverne de Makhpéla soit officiellement déclarée site funéraire, et
qu’elle soit ainsi mise à l’abri d’une éventuelle expropriation selon
les lois du domaine public. Ces démarches ne concernaient pas ‘Efrone.
Elles devaient donc être menées avec les autorités municipales, « les
gens de ‘Heth », et non avec ‘Efrone.
Cela rend compte de l’ambiguïté quant aux partenaires d’Avraham dans la
négociation. Il y a eu, en réalité, deux séries de tractations, les unes
avec ‘Efrone pour le titre de propriété foncière, les autres avec les
autorités constituées pour la protection contre une éventuelle
expropriation.
A la lumière de cette explication, nous pouvons résoudre une difficulté
concernant la suite du texte (versets 17 à 20). La Tora commence par
nous dire que « le champ de ‘Efrone… a été confirmé à Avraham comme un
achat ». Puis elle nous apprend qu’Avraham a enterré Sara dans la
caverne, et enfin que « le champ et la caverne qui est dedans ont été
confirmés à Avraham par les gens de ‘Heth ».
Pourquoi
fallait-il une seconde confirmation après qu’elle avait été inhumée ?
La réponse réside dans l’existence d’une double série de négociations.
La première confirmation a concerné « l’acquisition » de la caverne
auprès de ‘Efrone. C’est seulement après celle-ci qu’Avraham a pu
enterrer Sara, le terrain étant désormais le sien. Quant au risque de
futures expropriations, il serait toujours temps de s’en prémunir après
les funérailles. C’est donc ensuite que notre Patriarche s’est attaché à
régler la question, ce qui a eu pour résultat que la propriété de la
caverne lui a été confirmée dans un deuxième temps comme « possession
funéraire par les gens de ‘Heth ».